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La convergence en ce moment de trois virus offre une opportunité inédite à des chercheurs de tester une vieille hypothèse: celle voulant que les virus occupant un même territoire en même temps se nuiraient les uns les autres.

L’expression « triple épidémie » qui s’est imposée chez les médecins ces dernières semaines, réfère aux trois menaces auxquelles les hôpitaux craignent de devoir faire face en même temps cet hiver: la grippe saisonnière, le virus respiratoire syncytial (bronchiolite / VRS), et les récents variants de la COVID. Le fait qu’ils surgissent tous les trois alors que, dans l’hémisphère nord, la saison froide amène les gens à passer l’essentiel de leur temps à l’intérieur, amplifie les inquiétudes. C’est dans ce contexte que plusieurs associations de médecins, ces dernières semaines, ont recommandé le retour du masque, dans les lieux fermés et mal ventilés.

Or, comme le rappelle cette semaine un reportage de la revue Science, les virus sont peut-être plus souvent qu’on ne l’imagine des « compétiteurs » entre eux, ce qui voudrait dire que, dans le scénario optimiste, on n’aurait pas affaire cet hiver à une « addition » d’épidémies capables de surcharger les hôpitaux.

« La grippe et les autres virus respiratoires, tout comme le SRAS-CoV-2 ne s’entendent pas bien », résume le virologue américain Richard Webby. « Il est peu probable qu’ils circuleront largement en même temps. » « Un virus tend à malmener l’autre », ajoute l’épidémiologiste Ben Cowling, de l’École de santé publique de Hong Kong —où on avait constaté, en mars 2022, au moment de la vague Omicron, que les autres virus respiratoires « étaient disparus… puis étaient revenus en avril ».

Le défi pour les chercheurs scientifiques a toujours été double: d’une part, il n’est pas facile de distinguer l’influence de tel virus par rapport à tel autre, lorsqu’ils sont nombreux à occuper un même terrain. D’autre part, un grand nombre d’infections respiratoires ne provoquent pas d’hospitalisation et échappent donc aux statistiques. Qui plus est, traditionnellement, la grande majorité des études en virologie portent sur un seul virus à la fois.

Pour l’instant, la recherche d’un coupable s’oriente vers des protéines produites par les cellules des personnes infectées et appelées interférons (du mot anglais interfere, qui veut dire interférer ou contrecarrer). L’idée générale: ces interférons, en présence d’un virus, lèveraient l’équivalent d’un drapeau rouge, déclenchant une réaction immunitaire générale —en attendant l’arrivée des anticorps spécifiques à ce virus. Du coup, les autres virus respiratoires seraient temporairement incapables d’entrer à leur tour.

Un reportage du New York Times évoquait dès avril dernier la possibilité qu’une épidémie « combinée » —on craignait alors une « double épidémie », grippe et COVID— « puisse ne jamais arriver ». « Je ne pense pas que nous allons voir la grippe et le coronavirus atteindre un pic en même temps », disait alors l’immunologue Ellen Foxman, de l’École de médecine de l’Université Yale.

Deux chercheurs de l’Université Laval avaient publié en février dernier une brève synthèse de ce concept « d’interférences virales », où ils rappelaient que cette idée serait mise à l’épreuve le jour où seraient levées les mesures sanitaires liées à la COVID (masques, déplacements, distanciation sociale).

Le reportage de Science rapporte par contre que la communauté scientifique est encore loin de faire consensus là-dessus: le niveau « d’interférence » pourrait varier en fonction de plusieurs facteurs, comme le taux d’immunité de la population à un virus, ou le type de virus qui a circulé avant.

D’où l’intérêt que présente pour ces experts la « triple épidémie » qui est peut-être commencée en Amérique du Nord. Apprendre comment le SRAS-CoV-2 interagit avec d’autres virus —en dehors des expériences de laboratoire menées depuis deux ans— constitue la clef, mais il n’est pas sûr qu'on aura la réponse dès cet hiver: c’est le genre de choses dont il faut surveiller l’évolution sur plusieurs saisons.

Et dans toutes ces spéculations, personne ne perd de vue que, même dans le scénario optimiste où les virus ne s’additionneraient pas, il n’en demeurerait pas moins qu’au cours des trois dernières années, plusieurs systèmes de santé n’ont eu besoin que d’un seul virus pour être amenés au bord du point de rupture.