Bien que les rumeurs de complots continuent de courir, c’est depuis avril que le lien entre le virus Zika et la microcéphalie fait consensus chez les experts à travers le monde. Entre le début de l’épidémie au Brésil l’automne dernier et aujourd’hui, plus d’une quinzaine d’études ont confirmé le rôle du virus dans le développement de cette malformation chez les foetus.


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D’où provient cette rumeur ?

Le 16 avril dernier, le site YourNewsWire.com publiait un article intitulé « Les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) admettent avoir fabriqué le lien entre le virus Zika et la microcéphalie ». Le site Open Source Truth a ensuite repris la rumeur le 30 mai, qui a continué de courir pendant une partie du mois de juin. Les CDC constituent la principale agence gouvernementale de protection de la santé aux États-Unis.

Il ne s’agit pas de la première histoire du genre à circuler sur Internet. Par exemple, en février dernier, le site Natural News prétendait que le virus Zika était une arme biologique mise au point par une compagnie de biotechnologie. Le blogue Gizmodo a d’ailleurs démenti cette rumeur.

La rumeur s’appuie-t-elle sur du concret ?

Selon les auteurs de la rumeur, la preuve du mensonge des CDC réside dans un extrait de leur site Web qui mentionne que les personnes infectées par le Zika ne sont habituellement pas très malades et qu’elles ne réalisent parfois pas qu’elles sont infectées. Les instigateurs de la rumeur oublient toutefois de rapporter la phrase suivante qui souligne que « l’infection par le virus Zika pendant la grossesse peut causer une malformation congénitale sérieuse appelée microcéphalie ». Citer une phrase hors contexte est d’ailleurs une stratégie souvent utilisée par les partisans de théories du complot.

Sur quoi s’appuie la position des CDC ?

Une recherche rapide sur le site des CDC permet de constater que leur position depuis le 13 avril est que le virus Zika cause bel et bien la microcéphalie. Cette conclusion se base non seulement sur les travaux des chercheurs des CDC, mais aussi sur une analyse des nombreuses études réalisées ailleurs dans le monde. Cette analyse a d’ailleurs été publiée dans le New England Journal of Medicine , une publication scientifique où les articles sont révisés par d’autres experts.

Pour appuyer leurs conclusions, les auteurs des CDC citent des travaux réalisés par différents chercheurs dans des universités, des centres de recherche ou des agences de santé publique aux États-Unis, en France, en Polynésie française, au Brésil, en Finlande, en Slovénie, au Salvador et en Chine. Par ailleurs, depuis la publication de l’analyse des CDC dans le New England Journal of Medicine, plusieurs recherches ont confirmé que le virus Zika pouvait causer la microcéphalie. Par exemple, deux autres équipes ont démontré, chez des souris, la capacité du virus à traverser la barrière du placenta et à infecter le cerveau du fœtus.

Par ailleurs, les CDC ne sont pas les seuls à reconnaître que le virus Zika peut causer la microcéphalie. C’est entre autres le cas de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Les auteurs de la rumeur semblent ainsi oublier que les CDC n’ont pas travaillé seuls dans ce dossier — ce qui est rarement le cas en science — et qu’ils auraient été incapables de fabriquer les nombreuses preuves qui existent maintenant, explique Jean Longtin, infectiologue au CHU de Québec et médecin microbiologiste en chef au Laboratoire de santé publique du Québec. « Les CDC ne contrôlent pas toutes les données », rappelle-t-il.

Comment démontrer que le virus Zika est une cause de microcéphalie ?

Pour établir ce lien de causalité, les scientifiques des CDC ont utilisé les critères de Shepard qui ont pour but de déterminer si un agent est responsable de malformations congénitales.

Dans le cas du virus Zika, les critères essentiels sont satisfaits :

• Les femmes étudiées qui ont mis au monde un enfant souffrant de microcéphalie ont bien été infectées par le virus Zika pendant le premier trimestre de la grossesse ou tôt pendant le deuxième. • Une malformation congénitale spécifique a été observée à la suite de l’infection. En effet, bien que la microcéphalie puisse avoir des causes diverses, elle est accompagnée de symptômes qui lui sont propres lors de l’infection par le virus Zika. • Il existe quelques cas de femmes voyageant dans les régions à risque qui ont été infectées par le Zika et qui ont mis au monde un bébé souffrant de microcéphalie. Pourtant, il est peu probable qu’une femme enceinte qui voyage à l’étranger contracte le virus Zika; et la microcéphalie est une malformation congénitale très rare. Il est donc à peu près impossible que ces deux événements surviennent chez la même femme par hasard, ce qui suggère un lien de causalité.

Les scientifiques ont également utilisé un autre système, les critères de Bradford-Hill, établis par un épidémiologiste britannique en 1965. « Avec le virus Zika, ces critères s’appliquent très bien, mentionne le Dr Longtin. Par exemple, l’association a bien été démontrée : là où il y a le virus Zika, il y a plus de microcéphalie. »

Ensuite, le lien entre le virus Zika et la microcéphalie est plausible biologiquement. « Les scientifiques se sont rendu compte rapidement qu’il est possible de trouver l’ARN viral dans le liquide amniotique, souligne l’infectiologue. On l’a aussi retrouvé dans le matériel cérébral d’enfants mort-nés. » Des travaux réalisés en laboratoire ont également démontré que le virus Zika était capable de cibler directement les cellules neuronales et de diminuer leur viabilité. Enfin, le Zika fait partie de la famille des Flavivirus. « D’autres membres de cette famille comme le virus du Nil occidental et celui de l’encéphalite japonaise sont connus pour causer » des malformations chez les fœtus, explique le Dr Longtin.

« Avec ces éléments de force d’association, de consistance, de spécificité, de plausibilité, de cohérence et d’analogie, les scientifiques peuvent donc déduire un lien causal », conclut-il.