L’Homo sapiens serait apparu au Botswana, une région du sud de l’Afrique, selon une recherche publiée cette semaine. L’annonce a cependant été rapidement contestée par des scientifiques. Le Détecteur de rumeurs s’est demandé pourquoi.


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À l’origine…

L’Homo sapiens est une « branche » plus récente de l’évolution humaine dont l’émergence est souvent estimée à 200 000 ans, dans une région indéterminée de l’Afrique.
 
Ces dernières années, beaucoup de chercheurs ont allégué que plutôt que de continuer à imaginer l’Homo sapiens comme ayant émergé en un seul endroit d’Afrique, il faudrait plutôt le voir comme le résultat de la convergence de plus d’un groupe vivant en plus d’un endroit du continent. C’est cette dernière idée que conteste la recherche parue lundi dans Nature, en pointant du doigt une région précise, le Botswana.

La nouvelle recherche

La généticienne Vanessa Hayes et ses collègues australiens, sud-africains et sud-coréens, s’appuient sur une récolte de 1217 échantillons d’ADN provenant de différentes populations actuelles de la Namibie et de l’Afrique du Sud. Tous ces échantillons proviennent de l’ADN mitochondrial qui, parce qu’il est transmis par la mère, permet de retracer une généalogie plus fidèlement. C’est à partir de cette récolte qu’ils concluent que les « humains anatomiquement modernes » sont apparus dans la région du Botswana il y a 200 000 ans, et qu’ils y sont restés pendant 70 000 ans avant de se disperser dans le reste du continent.

Il y a 200 000 ans, cette région abritait un lac aujourd’hui disparu et des terres humides entourées de déserts. Les relevés climatiques montrent que le pourtour désertique se serait progressivement humidifié, ouvrant notamment vers le nord-est un corridor « vert » qui aurait permis à ces humains de s’aventurer vers le reste du continent il y a 130 000 ans.

Première objection

Le premier groupe à avoir émis des objections dès lundi s’appuie sur la génétique. Si l’ADN mitochondrial est réputé être un bon indicateur pour des lignées relativement récentes, en tirer des conclusions vieilles de 200 000 ans est jugé plus hasardeux. À tout le moins, notent les chercheurs interrogés par le magazine The Atlantic, il faudrait élargir l’analyse à des populations d’autres régions du monde, pour avoir des bases de comparaison.

« C’est intéressant et important à savoir », y commente l’anthropologue et généticienne suisse Chiara Barbieri, mais déduire d’où une lignée mitochondriale est originaire, uniquement en se basant sur des gens qui la partagent aujourd’hui, est « délicat ». C’est comme, ajoute l’archéologue Eleanor Scerri, « de tenter de reconstruire un langage à partir d’une poignée de mots. »

Deuxième objection

Le second groupe de chercheurs à avoir émis des objections s’appuie sur les découvertes récentes de fossiles qui suggèrent que l’Homo sapiens soit le résultat de la convergence de plus d’un groupe ayant évolué séparément dans plus d’un endroit de l’Afrique. Les promoteurs de cette théorie dite « pan-africaine » citent des fossiles vieux de 315 000 ans au Maroc, qui présentent beaucoup de traits communs avec nous, tout comme des fossiles estimés à 260 000 ans en Afrique du Sud. Il faut savoir que de s’entendre sur une définition détaillée de ce qui constitue un « humain moderne », à partir des fossiles, reste un gros débat en paléontologie. Par exemple, les crânes du Maroc sont plus allongés que les nôtres, mais pas autant que ceux de nos cousins Néandertaliens; leurs joues sont semblables aux nôtres, mais ils ont des fronts plus petits; dans l’ensemble, ils ressemblent plus à nous qu’à toute autre espèce « pré-Homo sapiens ».

Troisième objection

Les résultats de la récente étude contredisent des travaux précédents. Les peuples locaux Khoï (ou Khoe) et San, qui ont fourni une partie des 1217 échantillons d’ADN, ont déjà fait l’objet de recherches génétiques sur leurs ancêtres: l’une d’elles concluait qu’ils s’étaient séparés des autres populations africaines il y a 260 000 à 350 000 ans. La nouvelle recherche n’explique pas le pourquoi de cette contradiction.


Verdict: la recherche ouvre des fenêtres inédites sur le passé et pose des questions importantes aux yeux des experts du domaine. Mais de titrer qu’on a identifié « le berceau de l’humanité » était prématuré.