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Depuis l’invasion de l’Ukraine en février, nombreux sont ceux qui font la promotion de nouveaux projets pétroliers ou gaziers au Canada ou aux États-Unis, alléguant qu’ils seront nécessaires pour les Européens désireux de se libérer de leur dépendance à la Russie. Mais ça prendra du temps. Combien de temps, a demandé le Détecteur de rumeurs.


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Le 24 mars, le ministre des Ressources naturelles du Canada, Jonathan Wilkinson, proposait d’augmenter la production de pétrole et de gaz canadien de 300 000 barils par jour, spécifiquement pour subvenir à une partie des besoins de l’Europe. Au début d’avril, en se réjouissant de l’annonce de l’approbation du projet d’exploitation pétrolière Bay du Nord, le premier ministre de Terre-Neuve, Andrew Furey, faisait lui aussi référence à la guerre en Ukraine.

Toutefois, rappelaient à ce moment certains journalistes, il faudrait attendre au moins 2028 avant que le pétrole ne soit produit.

Des échéances lointaines

Investopedia, un média financier de New York, rappelait en mars 2022, dans le contexte de ces éventuels futurs projets, que de développer de nouveaux puits de pétrole prend du temps, et qu’il ne faut pas compter sur eux pour répondre rapidement à la demande énergétique.

En 2020, l’économiste David Mihaly, de l’Université d’Europe centrale en Hongrie, s’était intéressé à la « longue route » nécessaire pour passer de la découverte d’un gisement à la production. Selon son analyse de la littérature scientifique, les experts parlent d’une durée moyenne de 5 ans.

Qui plus est, en analysant des données sur 27 000 gisements potentiels découverts entre 1950 et 2020, il est arrivé à la conclusion que ce chiffre de 5 ans sous-estimait les véritables délais. Dans son analyse, la période de pré-production dépasse plutôt 10 ans dans la majorité des cas.

Pour le projet Bay du Nord, la compagnie Équinor estimait, dans le document présenté au gouvernement canadien en 2018, que les analyses préalables à l’installation, la préparation du site et sa construction en mer, de même que l’installation de l’équipement sous-marin, prendraient de 5 à 8 ans. Comme elle n’a reçu l’approbation d’aller de l’avant que cette année, la compagnie prévoit donc que la production de pétrole ne commencera qu’à la fin de la présente décennie. La découverte du premier gisement remonte à 2013.

Premières étapes: exploration et évaluation

Ces longs délais s’expliquent par de nombreuses étapes, peut-on lire dans un guide du gouvernement britannique qui résume le cycle de vie de cette industrie pour les non-initiés.

Exploitation pétrolière - Délais - Graphique

Lorsqu’une compagnie soupçonne la présence d’hydrocarbures dans une région, elle peut demander un permis d’exploration aux autorités gouvernementales. Si elle l’obtient, elle amorce alors la phase proprement dite d’exploration, qui peut durer de 1 à 5 ans. Selon le Oil & Gas Portal, un site d’informations géré par une firme d’experts du domaine, cette phase a pour but de localiser les sites prometteurs, de déterminer le volume d’hydrocarbures et d’identifier les risques du projet. Après une évaluation initiale, la compagnie procède à la production d’analyses géologiques et géophysiques. Par la suite, elle commence le forage exploratoire de concert avec de nouvelles analyses géophysiques.

Si, à ce stade, des lieux potentiellement intéressants sont identifiés, la compagnie passe alors à la phase d’évaluation qui peut durer de 4 à 10 ans, peut-on également lire dans le guide britannique. Selon le Oil & Gas Portal, cette phase permet vraiment d’évaluer le potentiel du site et de déterminer la rentabilité du projet. De nouveaux puits seront alors forés pour obtenir davantage d’échantillons. Des analyses sismiques, de même que des études d’impact environnemental, seront aussi réalisées. Enfin, il s’agit du moment où on commence à planifier le développement.

Avant la production: le développement

À cette étape, les contrats et permis établis avec les gouvernements sont révisés et renouvelés en fonction des nouvelles données. La compagnie entre alors dans la phase de développement. Le guide britannique évalue cette étape entre 4 et 10 ans. Sa durée dépendra de l’emplacement du site —un site en haute mer est par définition plus difficile d’accès que sur la terre ferme— ainsi que de la taille et de la complexité des installations et du nombre de puits, ajoute le Oil & Gas Portal.

Selon Investopedia, plusieurs étapes « finales » sont nécessaires avant d’arriver à la production. Il faut d’abord préparer le site puis préparer le forage. Le forage lui-même nécessite 2 à 4 semaines sur la terre ferme et 3 à 4 mois, voire un an, en mer.

Dans un gisement de gaz de schiste, on passe ensuite à la fracturation hydraulique. Avant de commencer la production, le pétrole ou le gaz doit aussi être mélangé avec du sable et de l’eau.

Beaucoup de variations

David Mihaly souligne que la durée varie également en fonction de la région du monde. Son analyse révèle que la période de pré-production est, en moyenne, de 6 ans en Amérique et de 17 ans en Afrique subsaharienne. Le type de gouvernement a aussi des conséquences: 8 ans dans les démocraties contre 16 ans dans les autocraties.

D’autres facteurs peuvent influencer la durée, comme l’emplacement du gisement et la facilité d’accès —il faut peut-être aménager de nouvelles routes, ou un nouveau port. L’absence d’infrastructures comme des lignes électriques peut aussi allonger le processus. Investopedia rappelle que la disponibilité de la main-d’œuvre et de l’équipement peut également retarder le projet.

Enfin, l’acceptabilité sociale joue un rôle dans certains pays, puisque de l’opposition peut ralentir le projet, soulignent les auteurs du guide britannique. De plus, les projets qui comportent plusieurs investisseurs peuvent prendre plus de temps à démarrer en raison de la nécessité de coordonner les efforts de chacun.

Verdict

Tout nouveau projet pétrolier ou gazier prend plusieurs années, voire plus d’une décennie, avant d’arriver à l’étape de la production. Il est donc peu probable que le Canada ou les États-Unis puissent aider l’Europe à remplacer le pétrole et le gaz russe, du moins pas avec de futurs projets d’exploitation pétrolière.

 

Photo: Une plateforme pétrolière du gisement Hibernia, au large de Terre-Neuve / Suncor