Au Québec, une autre campagne électorale a pris fin sans que ni les politiciens, ni les médias, n’aient senti le besoin de parler de science ou d’environnement. La faute aux politiciens, qui ont peur que ça fasse fuir leurs électeurs? Ou aux journalistes, qui n’osent pas sortir de leur zone de confort?

Tout au long de cette campagne, lorsqu’on a parlé de santé, ce fut comme si « santé » était synonyme de « médecins de famille ». Alors que s’il est un problème de santé qui va planer au-dessus de nos têtes dans les deux prochaines décennies, c’est bien le vieillissement de la population. Avec lui vient, entre autres priorités, l’urgence d’en apprendre beaucoup plus sur l’Alzheimer.

Je ne prétend pas qu’un reportage consacré à la recherche sur l’Alzheimer passionnerait des millions de Québécois. Mais je suis convaincu que les questions sur les heures d’attentes aux urgences ne passionnent pas non plus des millions de Québécois.

Et lorsqu’on dit « science et politique » à l’Agence Science-Presse depuis quelques années, eh bien c’est ça qu’on veut dire. Comment les enjeux scientifiques devraient influencer la politique et comment la politique influence les enjeux scientifiques.

Depuis le début de l’initiative Je vote pour la science , en 2008, nous avons notamment suggéré d’organiser des débats sur la science entre des politiciens, comme celui qui a finalement eu lieu à Montréal la semaine dernière. Cela ne signifie pas qu’on veut les confronter sur leurs connaissances en physique quantique ou organiser un débat croyez-vous ou non au réchauffement climatique. Ça signifie, bien plus simplement, que la science ne peut plus se faire en vase clos, tout comme la politique ne peut plus escamoter des thématiques qui contiennent le mot honni « science ».

Et ce n’est pas une idée révolutionnaire... chez les journalistes scientifiques : il y a longtemps qu’ils se sont mis à chercher des façons de jeter des ponts « entre science et société ». Depuis le milieu des années 2000, c’est le volet politique qui a pris son envol dans le monde anglophone, avec des livres — Republican War of Science , du collègue Chris Mooney est celui a fait le plus de bruit, mais il y en a eu d’autres— des chroniques « Science Policy » dans Science , The Guardian et d’autres et même un magazine Internet, Science Progress , uniquement consacré aux intersections entre science et politique.

On mesure combien cet effort serait important quand on termine l’exercice que j’ai fait il y a deux semaines —décortiquer les plateformes des partis politiques— et qu’on s’amuse à compter nos mots-clés préférés. En 194 pages : Économie 102, Science 2.

Difficile de blâmer les partis politiques, tant les médias ont mis peu de pression : quatre débats télévisés, et aucune des thématiques ne portait de noms tels que changements climatiques, écosystèmes ou vieillissement.

La revue de presse « science et politique » réalisée pour le compte Twitter de Je vote pour la science (@jvpls) s’est révélée quant à elle un miroir dérangeant : non pas à cause de la faible présence de la science, mais à cause des circonstances où la science surgit :

  • Au Québec, le seul candidat qui a attiré l’attention pour ses compétences, hum, scientifiques fut... un adepte de la géomancie (je parle aux roches!).
  • et aux États-Unis, Todd Akin, cet élu républicain qui a prétendu qu’une femme ne pouvait pas tomber enceinte lors d’un « vrai viol » s’est appuyé sur l’avis de véritables docteurs.

Dans cette dernière histoire, les journalistes politiques ont fait ce que tous les journalistes politiques de la planète apprennent à faire à l’école : ils sont allé recueillir les réactions d’autres politiciens. Qui ont, bien sûr, tous déclaré que ce type avait dit une connerie.

Les journalistes scientifiques, eux, sont sortis de cette zone de confort : il dit s’appuyer sur des médecins, est-ce exact? Eh oui. Qu’ont de particulier ces médecins? Eh bien ils sont parmi les chefs de file des groupes anti-avortement. Ces médecins ont-ils fait des recherches pour appuyer leurs dires? Eh non. Existe-t-il des recherches sur le taux de grossesse après des cas de viol? Eh oui. Et elles contredisent Todd Akin.

Ce que j’appelle la zone de confort, c’est le reportage traditionnel : cette personne dit Blanc, je dois aller voir si une autre dit Noir. Or, il est des circonstances, spécialement en science, où mettre côte à côte le pour et le contre, et s’imaginer que le lecteur tranchera, ne suffit plus. Dans ce cas-ci, s’est dessiné un ensemble d’informations scientifiques qui peuvent nourrir le dossier politique —celui du débat sur l’avortement, celui de la place des croyances religieuses et celui de la place que devraient légitimement occuper des faits solides dans des débats comme celui-là.

Des faits solides : n’est-ce pas censé être le rôle du journaliste, quelle que soit sa spécialité, que d’en apporter?