Il faut davantage de culture scientifique, de vulgarisation, de blogues de science, tout le monde est d’accord là-dessus. Mais il faut aussi plus de journalistes scientifiques et ça, c’est moins évident.

Une nommée Susan Watts, une ancienne de la BBC, vient de résumer ça mieux que je n’aurais su le faire. C’est la différence entre

  • «transmettre le sens du merveilleux face à la science», qui est le lot de la communication scientifique, de la vulgarisation; convaincre l’auditoire que la science n’est pas juste le truc ennuyeux qu’on nous obligeait à apprendre à l’école;
  • et avoir la liberté d’écrire sur les bémols, la fraude, les coupures, les conflits d’intérêt, les résultats incomplets. Des sujets qui, sur le long terme, ne peuvent être que l’apanage des journalistes —mais qui font moins consensus. Or, ce qui fait moins consensus se vend moins bien.

Il existe une différence fondamentale entre la communication scientifique et le journalisme scientifique. À l’extrémité du spectre où se trouve la communication, sont les histoires qui montrent aux gens combien la science peut être excitante, la découverte d’un matériau merveilleux, ou une nouvelle particule subatomique...

Le travail du journaliste scientifique est de raconter les histoires qui explorent les dessous ténébreux de la science, comme la vente à des patients vulnérables de traitements bidon aux cellules souches. C’est le journalisme scientifique qui exposera les politiques trop hâtives, les profits non dévoilés...

Ne me lancez surtout pas sur une discussion entre le blogueur et le journaliste. Je ne suis pas en train de tracer une ligne entre les deux. Le blogueur peut tout à fait être critique, parler de fraude, de politique, de conflits d’intérêt. Mais quand ce blogueur occupe un emploi de chercheur, de prof, d’étudiant, il est d’abord chercheur, prof, étudiant, ce qui l’empêche, par manque de temps ou —hélas— par conflit d’intérêt, de traiter de certains sujets.

S’il fait un jour le choix de carrière d’être blogueur à plein temps —et blogueur rémunéré, on y viendra— il a la liberté d’écrire sur les sujets qui l’auraient peut-être dérangé du temps où il était chercheur. Et c’est ce qui m’amène à dire que certains sujets, sur le long terme, ne peuvent être que l’apanage des journalistes: c’est la différence entre quelqu’un qui vulgarise en dilettante ou quand il en a la possibilité, et quelqu’un qui le fait à plein temps, et pendant des années. Retour à Watts :

[Autant le communicateur scientiique que le journaliste scientifique] ont besoin d’être la personne qui demande souvent « pourquoi »... Mais un journaliste a aussi besoin d’être persévérant, et assez brave pour trouver les choses dont les gens ne veulent pas que les autres entendent parler...

Or, si tout cela semble évident pour vous, dites-vous que ça ne l’est pas dans le monde réel. Depuis 30 ans, c’est dans l’univers de la communication scientifique qu’on a vu se multiplier les investissements, et non dans celui du journalisme scientifique. Au contraire, les budgets alloués au journalisme ont plus souvent reculé ou stagné, depuis la disparition des pages Science dans les journaux américains des années 1990 et 2000 jusqu’au recul de la Bourse Fernand-Seguin cette année. C’est pareil en Grande-Bretagne, signale Susan Watts :

[À la radio et à la télé] le journalisme scientifique est vu de plus en plus comme superflu, tant qu’un responsable de la programmation peut trouver quelqu’un lorsqu’une grosse nouvelle en santé refait surface, ou lors de météo extrême. Si, au contraire, ces éditeurs valorisaient au quotidien l’apport de journalistes qui ont une spécialisation en science, ils y gagneraient non seulement un regard sur les enjeux qui sont encore au-delà de l’horizon, mais aussi la perspective scientifique quotidienne sur toutes les histoires en cours.

Le risque, conclut-elle, c’est de croire que davantage de communication de la science —parler du «wow» de la découverte— suffise à combler ce vide. Le risque est que, dans notre dépendance croissante aux «merveilles», nous négligions le regard critique, le recul, le contexte. Ou pire, que nous évitions délibérément de poser les questions qui dérangent. Si nous perdons ce point de vue critique, nous perdons notre capacité à avoir un point de vue informé sur ce que nous voulons de la science du futur.