En 2014, est-il encore justifié pour les scientifiques de critiquer les médias s’ils ne prennent pas eux-mêmes le clavier?

Vendredi dernier, je suis tombé sur ce gazouillis relayé par Josée Nadia Drouin:

RT ‪@joseenadia: RT ‪@chempetitive: Scientists: Top10 twitter hashtags you should use ‪http://bit.ly/1EoZDlI ‪@DevilleSy ‪#SciMediaSociaux

Et je me suis dit: «vraiment? On est rendu là?» Suffisamment de scientifiques anglophones sont assez loin dans leur usage de Twitter pour qu’on soit capable de pointer «les 10 mots-clics de science les plus utilisés»? Alors que, pendant ce temps, dans la francophonie, il est encore difficile de convaincre les chercheurs francophones que la vulgarisation n’intimide pas, qu’ils devraient bloguer plus d'une fois par deux mois?

Neuf ans de Science! On blogue

En octobre, ça aura fait neuf ans que Josée Nadia Drouin et moi lancions Science! On blogue, la toute première plateforme de blogues de science dans la francophonie. À l’époque, en 2005, il fallait approcher des scientifiques un par un et leur expliquer ce qu’était un blogue. Nous nous doutions bien que cette ignorance n’aurait qu’un temps: de fait, dès 2007-2008, il n’était plus nécessaire de l’expliquer. Mais nous n’aurions jamais imaginé qu’en 2014, on en serait encore à devoir rappeler aux scientifiques qui veulent communiquer mais ne savent pas par où commencer, qu’ils ont cet outil à un clic de leur ordi.

Soyons clairs, ce n'est pas le blogue pour le blogue que je défend ici. Si vous préférez, vous pouvez communiquer par la baladodiffusion comme nos collègues de Podcast Science . Par le twit comme ceux recensés ici. Par Facebook comme I Fucking Love Science. Ou par une chronique dans votre journal local préféré (quoique, ça, si ça vous arrive, c’est un événement historique!). Il se trouve juste que le blogue est l'outil le plus facile d'accès: zéro compétence technique requise. Et le plus flexible: je n’appellerais pas vraiment Twitter un outil «flexible»...

Donc, pourquoi cette retenue des chercheurs francophones? Inutile ici d'ergoter sur le manque de temps, l'absence de soutien des institutions ou la crainte que ça ne fasse pas grimper son index de citations. On sait tous ça. En revanche, si, pendant que le temps passe, vous êtes de ceux qui continuent de se plaindre...

  • a) des scientifiques qui parlent trop peu souvent au public
  • b) des médias qui ne parlent pas assez de votre congrès préféré ou
  • c) de ce que votre lettre d'opinions géniale n'est pas parue dans Le Monde ou Le Devoir...

...si ça, c’est vous, alors vous n'avez aucune excuse de ne pas prendre vous-même la plume/le clavier/le micro.

  • Vous êtes intimidé par vos lacunes de vulgarisateur? Il y a des formations pour ça. Et de toutes façons, on a vu pire.
  • Vous craignez que ce que vous ayez à dire n'intéresse pas beaucoup de gens? Ce sera toujours mieux que le public rejoint par la majorité des articles dans la dernière édition de Cell ou des PNAS.
  • Vous craignez d'être jugé par vos pairs? Quoi que vous fassiez, vous serez toujours jugé par vos pairs!

Un vent de changement?

Ceci dit, tout ça commence peut-être à changer, pour le mieux. Là où, il y a deux ans, les blogueurs de science les plus actifs n’auraient été que des journalistes rémunérés pour bloguer (Pierre Barthélémy, Sylvestre Huet), d’autres francophones sont apparus sur les écrans radar. Le Pharmachien. Alain Vadeboncoeur, médecin urgentologue. Eric Simon ( Ça se passe là-haut ), astrophysicien devenu ingénieur chercheur. Le Pharmachien, qui utilise un mélange texte-dessin en apparence naïf, mais qui lui vaut un succès croissant. Alain Vadeboncoeur, qui était déjà très familier avec les médias québécois et la vulgarisation. Et Eric Simon, qui est un cas à lui seul: 119 entrées sur son blogue en 2013. Seize textes dans les 30 derniers jours!

J’ai fait ce calcul, parce que j’ai pris le temps de passer en revue un mois de textes relayés par Café des sciences: du 10 octobre au 10 novembre. Outre Eric Simon, on remarque deux journalistes très productifs: Pierre Barthélémy, encore, ainsi qu’un collègue d’autant plus méritoire qu’il n’est pas rémunéré, Jean-Paul Fritz. Mais on remarque aussi une demi-douzaine de blogueurs qui ont publié plus d’un texte par semaine: des vétérans (façon de parler) comme Chouxromanesco, «David» de Science Étonnante et «Sirtin» et des plus «jeunes» comme Aurélie ou le collectif Kidi'Science. Du côté québécois, Maman Éprouvette et Le Cerveau à tous les niveaux maintiennent une production hebdomadaire depuis un bout, tandis que ce dernier —Bruno Dubuc— a, en plus, mis sur pied pratiquement à lui seul, ces dernières années, un immense site de vulgarisation du cerveau.

Bref, ne désespérons pas: le pain commence peut-être à lever.

Est-ce qu’on manque de modèles inspirants en français pour qu’il lève plus vite? Si c’est ça, il faut espérer que se multiplient rapidement les Eric Simon, Pharmachien, Cerveau et autres Podcast Science.

Est-ce qu’on manque de rencontres physiques pour créer ces stimulations intellectuelles qu’ont davantage eu les blogueurs anglophones? Si c’est ça, il faut espérer d’autres «petit déjeuner des médias sociaux», comme celui du dernier congrès de l’Acfas qui avait eu un vif succès. Que ceux qui veulent organiser un tel événement lèvent la main!

Ou bien est-ce que les blogueurs en herbe manquent simplement d’humilité? Ils aimeraient que deux billets suffisent pour les transformer en vedette des nouveaux médias, voire des médias tout court ? Si c’est ça, bienvenue dans le club des... journalistes. Eh oui, les jeunes journalistes ont ceci en commun avec les chercheurs qui bloguent, podcastent ou twittent: eux aussi rêvent d’un succès d’estime instantané. Pour les uns comme pour les autres, il y a le même apprentissage à faire: comment communiquer différemment et comment atteindre des publics différents.

Bref, appelez-moi naïf, mais je pense que les uns pourraient grandement apprendre des autres, s'ils se connaissaient davantage. Et la vulgarisation scientifique en français ne s'en porterait que mieux.