La roche est à peu près triangulaire, et très lourde : environ 60 cm de chaque côté. On y lit une série de lignes fracturées, empreintes d’une plante qui m’est inconnue et qui poussait là il y a des dizaines de millions d’années. Peut-être des centaines de millions.

Je marche depuis deux kilomètres sur une grève du littoral Nord d’Anticosti, entre la Baie-des-trois-Ruisseaux et le Cap Caron, entouré de roches qui feraient le bonheur des chasseurs de fossiles —en fait, certains ont déjà proposé la création d’un GéoParc ici.

Anticosti est une survivante de l’ère glaciaire. Lorsque la calotte qui recouvrait la moitié du continent s’est retirée il y a 10 à 20 000 ans, ses pieds de Titan ont tant et si bien raclé le sol qu’ils ont laissé d’immenses cavités : les Grands lacs, les innombrables rivières du Québec, un golfe Saint-Laurent élargi... et au milieu de ce chaos, Anticosti, griffée et compressée.

Encore faut-il avoir l’oeil du géologue pour appréhender ce passage du temps, ce que je n'ai pas. Parfois, une falaise suffisamment élevée, comme à l’approche du Cap Caron, offre quelques chapitres. Et en maints endroits, sur les littorals nord et sud, des ruissellements le long du calcaire témoignent d’une histoire de sédiments et de créatures marines qui se perdent dans la nuit des temps.

Mais en général, le paysage de sapins et d’épinettes est trop familier au Québécois moyen pour lui donner ce vertige du temps.

Le vertige de l’espace, lui, est omniprésent. Et c’est une belle leçon d’humilité. Lorsque la marée basse le permet, je franchis un troisième kilomètre jusqu’à l’extrémité Est du Cap Caron, et m’apparaît à l’horizon un autre cap, 5 km plus loin. Derrière lui, perdu dans la brume, un deuxième cap, et derrière encore, un troisième. Je pourrais y marcher jusqu’à demain matin, que je n’aurais même pas parcouru le dixième du littoral Nord —environ 250 km en tout, de l’ancien phare de la pointe ouest jusqu’à l’autre extrémité.

Ce n’est pas tout. Parce que j’avais consulté la carte à la recherche de chemins forestiers dans le but de revenir par une autre route que celle par laquelle je suis arrivé, je sais qu’il y a de bonnes chances pour que, sur tout le littoral qui m’est à présent visible, il n’y ait pas âme qui vive. Pas un campeur, pas un promeneur, même pas un sentier émergeant de la forêt. Entre n’importe quel point de ce littoral et la Route Transanticostienne, qui traverse l’île d’Est en Ouest —à environ 10 km à vol d’oiseau d’ici— il n’y a peut-être pas un seul être humain en ce moment.

Le décor de forêt boréale semble pourtant familier. Et les eaux sont bien celles du Saint-Laurent : avec un peu d’imagination, je peux me convaincre que je distingue les îles de Mingan, à 30 km. Mais cette immensité d’Anticosti est difficile à appréhender pour l’esprit humain. Ce n’est pas une île, c’est un petit continent.

Sa force et sa faiblesse

Or, si cette immensité constitue la force d’Anticosti —celle qui alimente les légendes et les rêves— elle en constitue aussi sa faiblesse. Par exemple, officiellement, le Cap Caron fait partie d’un territoire contrôlé par les résidents de Port-Menier, celui de la pourvoirie Lac-Geneviève. Mais 250 habitants ne peuvent gérer quelque chose d’aussi gros avec les ressources, ou plutôt l’absence de ressources, que Québec leur accorde pour le tourisme. Le sentier que j’ai suivi avant de marcher sur le littoral était bloqué par un arbre, victime d’un orage. Le bureau d’information touristique disait qu’un « stationnement » se trouvait au bout de ce sentier, mais manifestement aucun véhicule n’était passé par ici depuis des semaines. Lorsque, depuis le littoral, j’aperçois finalement ce stationnement —un espace dégagé entre les arbres— j’y découvre une table à pique-nique, sympathique effort pour s’approprier une nature qui nous dépasse.

Et tout ça, c’est loin. On peut se rendre à Anticosti par avion (Port-Menier, seule ville de l’île, a son aéroport), si on est prêt à y mettre le prix. Sinon, il n'y a que le Bella-Desgagnés, le navire qui assure le ravitaillement de toutes les communautés isolées de la Basse-Côte-Nord, jusqu’à Blanc-Sablon. Il arrive de Rimouski puis Sept-Iles le mardi soir et repasse dans l’autre direction le dimanche. C’est un petit bateau de croisière avec tout ce qu’il faut pour les touristes : mais il faut tout de même 22 heures entre Rimouski et Port-Menier, incluant une escale de quatre heures à Sept-Iles. On m’a parlé d’un projet à l’étude : une navette maritime qui rallierait en moins de deux heures Havre-Saint-Pierre et le littoral Nord d’Anticosti, pas très loin de l’endroit où j’ai vu ce fossile.

Je disais que c'est une belle leçon d'humilité : marcher sur la grève ou dans des sentiers, observer les vestiges de L’Anse-aux-Fraises où une communauté agricole a brièvement subsisté il y a un siècle, s’asseoir à côté des rapides d’un ruisseau qui se déverse dans le fleuve... Leçon d’humilité, parce que nous avons beau avoir cartographié Anticosti, nous avons beau l’avoir intégrée à notre univers mental, nous avons beau avoir développé le sentiment que c’était « chez nous » en voulant la défendre contre l’avidité des pétrolières, il n’en demeure pas moins qu’entre l’époque du Français Henri Menier qui en avait fait son fief personnel et aujourd’hui, Anticosti nous a toujours échappé.

Je regarde ce fossile de plusieurs millions d’années, je m’asseois à côté de ces rapides qui coulent peut-être depuis 10 000 ans, j’observe un oiseau de proie que j’ai manifestement dérangé dans ses occupations, le long de cette côte qui s’étend à perte de vue... Comment il disait, déjà, Carl Sagan? «Comparé aux étoiles, nous sommes comme ces insectes éphémères qui vivent toute leur vie en une seule journée.» Ben c’est à peu près ça.