Je voudrais vous parler aujourd’hui de l’origine lointaine d’un aspect fondamental de l’entreprise scientifique : le fait qu’il s’agit d’une construction collective. Mais avant, permettez-moi de rappeler quelques caractéristiques de la science qui va nous permettre de mieux apprécier ses racines.

Les gens ont souvent une idée déformée de ce qu’est la science. Trop souvent, on associe un fait ou une loi scientifique à une certitude. Alors que ce ne sont, pour paraphraser le physicien Étienne Klein que j’écoutais à la radio hier, que des « petits bouts de réels » que l’on croit comprendre. Et cela, en fonction de relations qui nous semblent invariables entre certains phénomènes, ce qu’on va appeler des lois scientifiques.

Ces lois au cœur d’une discipline scientifique ne sont toutefois pas considérées comme une vérité inchangeable, mais comme une déclaration considérée comme juste par la communauté scientifique à une époque donnée. Et j’avais cité dans ce blogue deux exemples du même Étienne Klein sur les remises en questions qui surviennent constamment en science quand on observe un écart entre nos théories et des observations ou des faits empiriques reproductibles qui ne vont pas dans le même sens.

Mais ce n’est pas parce qu’on reconnaît les limites de l’approche scientifique que les théories actuelles en physique ou en biologie ne demeurent pas les meilleurs outils à notre disposition pour rendre compte de ces « petits bouts de réel » que sont nos connaissances sur le monde. Cela n’en fait pas non plus « que des théories », comme certains étudiants de cégep me l’ont déjà dit, les mettant quasiment sur le même pied que des chroniques d’opinion ou les théories le plus insensées que l’on retrouve sur Internet.

Devant le chaos du monde et une culture scientifique générale malheureusement déficiente, les gens sont alors très prompts à s’accrocher à tout ce qui semble avoir la moindre valeur explicative avec une certaine cohérence interne. Sans parler du fait que les données considérés sont souvent bien parcellaires, approximatives ou carrément choisies sur mesure!

L’approche scientifique, elle, est faite de théories ET d’observations empiriques. On a besoin des deux. Parce que sans cadre théorique, les données observées ne veulent rien dire. Et sans mesures ou observations empiriques pour les valider, les plus belles constructions théoriques peuvent s’effondrer.

On peut donc à tout moment réviser, modifier, ou même abandonner une loi ou même une théorie scientifique au complet si suffisamment de données ne concordent pas avec la théorie. Et qui va décider de tout ça ? Ce qu’on appelle la « communauté scientifique », autrement dit l’ensemble des chercheurs et des chercheuses dans un domaine particulier. Une communauté souvent tissée assez serrée qui progresse par révisions et critiques mutuelles entre ce qu’on appelle les « pairs », que ce soit par articles publiés interposés ou de façon plus informelle.

J’en ai déjà donné des exemples en neurosciences dans ce blogue, comme sur les nuances apportées dans le rôle fonctionnel de certaines structures cérébrales comme l’amygdale ou l’insula. Et je dois dire que l’étude dont j’aimerais vous parler dans le reste de ce billet m’incite moi aussi à me nuancer un peu par rapport à une chose que j’ai dite durant la première séance de mon cours « Notre cerveau à tous les niveaux » donné l’automne dernier en collaboration avec l’UPop Montréal.

J’y rappelais qu’on a souvent voulu définir l’être humain par opposition aux autres animaux en pointant vers des comportements ou des phénomènes qui seraient spécifiquement humains (le langage, la culture, fabriquer des outils, faire de la politique, etc.). Et chaque fois on a fini par trouver des manifestations de ces phénomènes ailleurs dans le monde animal. Bien sûr, souvent moins élaborés, mais tout de même présents. Restait la démarche scientifique dont je disais dans cette séance qu’elle semblait unique au genre humain. Le fait, comme je le mentionnait plus haut, qu’une communauté fasse des observations qui mènent à des conceptions du monde partagées et toujours susceptibles d’amélioration.

Eh bien si j’en crois l’article « Chimpanzee extractive foraging with excavating tools: Experimental modeling of the origins of human technologypublié en mai 2019 dans la revue PLOS One, et surtout le commentaire de l’éthologue Louis Lefebvre durant le reportage de l’émission Les années lumière consacré à cette étude, on devrait plutôt dire que même la démarche scientifique, et en particulier son caractère d’entreprise collective, est présent chez les chimpanzés ! Bien sûr, comme c’est souvent le cas pour le langage ou la culture, c’est sous une forme encore très élémentaire. Mais tous les ingrédients sont déjà là et confirment une fois de plus, comme le disent souvent les primatologues, que les humains n’ont rien inventé. Ils n’ont fait que développer (mais souvent de manière plus qu’étonnante, il faut aussi le reconnaître) des facultés élémentaires déjà présentes chez d’autres espèces.

Dans le cas qui nous intéresse ici, on avait enterré de la nourriture dans le sol d’un habitat naturel reconstitué où vit une colonie de chimpanzés dans un zoo en Norvège. Je vous passe les différentes situations expérimentales que vous pourrez retrouver dans les articles cités plus hauts, mais le fait est que les chimpanzés ont utilisé des bouts de bois pour tantôt sonder les trous, tantôt s’aider à creuser ou à élargir leurs trous. Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’ils n’ont pas atteint ce niveaux d’utilisation des outils d’un coup, mais progressivement, en regardant les autres faire et en développant ensuite un peu plus loin leur façon d’utiliser les branches.

Et Louis Lefebvre de noter que le même phénomène progressif et collectif avait été observé lors d’une étude de Daniel Paquette dans les années 1990 où le même genre de coopération constructive avait été notée, cette fois pour atteindre du miel caché dans une pyramide avec différentes baguettes.

Bref, non seulement les animaux démontrent-ils, on le sait aussi, toutes sortes de formes de raisonnements et de planification – une capacité cognitive à la base de la démarche scientifique. Mais il semblerait que des communautés scientifiques embryonnaires peuvent aussi exister ailleurs dans le règne animal, du moins chez nos cousins les grands singes. Comme quoi les êtres humains ont non seulement pas inventé grand-chose, mais ils font partie d’un long et graduel déploiement de la cognition que certains font remonter à la vie elle-même.