Draisienne

J’ai appris récemment la signification de l’acronyme anglais KISS : « Keep It Simple, Stupid », un principe qui préconise la simplicité et l’évitement de toute complication non indispensable dans la mesure du possible. Je me suis rappelé de ce récent ajout à mon vocabulaire anglophone en lisant l’article Le paradoxe de la draisienne : moins, c’est mieux ! de Diana Kwon dans le numéro de Cerveau & Psycho de novembre dernier. Un article tout simple (!) et bien écrit qui débouche sur un biais cognitif humain à partir de cet exemple des petits vélos sans pédales fort efficaces pour apprendre à rouler, mais que l’on avait longtemps négligés. Une extrapolation que j’ai pris plaisir à pousser un peu plus loin. Peut-être trop. À vous de juger…

Car comme moi vous avez sans doute appris à faire du vélo grâce à des petites roues que l’on fixait de part et d’autre de la roue arrière du vélo pour le stabiliser. Et plus on prenait de l’assurance, ce qui pouvait être long, plus on levait les deux petites roues jusqu’à les enlever complètement. Je ne pourrais dire exactement quand, mais il y a cinq, dix, ou quinze ans j’ai commencé à voir ces enfants de quelques années à peine se promener avec une aisance remarquable sur ces petites « draisiennes », ces vélos sans pédales. Et l’article de Kwon confirme qu’elles permettent d’acquérir plus rapidement l’équilibre et la coordination requise pour conduire un vélo à deux roues. Mais alors pourquoi n’y a-t-on pas pensé plus tôt ? Je cite Kwon là-dessus :

« Après tout, il suffisait d’enlever au vélo son pédalier, une solution très simple à envisager, n’est-ce pas ? Eh bien, pas tant que ça ! C’est ce que démontre une équipe de chercheurs de l’université de Virginie. Notre cerveau aurait le réflexe de vouloir rajouter des « solutions » (comme des roulettes sur le vélo), sans penser qu’il serait peut-être plus efficace de retirer du superflu. »

Autrement dit, pour le dire comme les auteurs de l’article publié dans Nature en avril dernier : People systematically overlook subtractive changes. Devant une transformation à faire subir à un objet concret ou abstrait, on pense d’abord à lui ajouter quelque chose. Je vous cite encore Diana Kwon (par souci de simplicité pour moi…) qui résume deux expériences de l’article :

« Dans une première étape de leur recherche, ils ont demandé à 91 participants de rendre un motif symétrique en ajoutant ou en retirant des cases colorées. Seules 18 personnes (20 %) ont utilisé la soustraction… Dans une autre expérience, les chercheurs ont épluché les archives d’une université, pour lister les propositions d’amélioration qui avaient été soumises au nouveau président de l’établissement. Ils ont constaté que seulement 11 % des 651 propositions impliquaient la suppression d’un règlement, d’une pratique ou d’un programme existant ! »

Ceci résonne avec une tendance minoritaire dans le monde de la signalisation automobile, mais qui, dans certains pays européens, a démontré son efficacité : se débarrasser tout simplement des feux de signalisation et de panneaux routiers pour rendre les rues plus sûres ! Aux Pays-Bas, cette pratique a amené une baisse importante des accidents. Elle implique donc encore ici la soustraction d’éléments plutôt que leur addition.

Ces « shared space », ou espace partagé, où l’on retire non seulement les panneaux de signalisation, mais aussi les marquages au sol et même les emplacements de parking, fonctionnerait en rendant les automobilistes plus attentifs aux autres usagers de la rue puisqu’ils ne peuvent plus s’appuyer sur la signalisation. Ils deviennent ainsi l’égal des cyclistes et des piétons et retrouvent un sens des responsabilités personnels envers les autres. Sens des responsabilités qui aurait tendance à diminuer, quand on ne fait que s’en remettre aux prescriptions, aux lois… et aux panneaux de signalisation, isolés dans notre boîte d’acier.

C’est cet exemple qui me pousse à extrapoler ce phénomène une peu plus loin que madame Kwon en faisant un lien avec tous les problèmes de SURexploitation des ressources naturelles, de SURconsommation et de SURchauffement du climat, tous reliés au système capitaliste dans lequel nous vivons. À la lumière de ce qu’on vient de voir, et si c’était les « décroissancistes » qui, au fond, avaient raison ? Et si « produire moins, partager plus et décider ensemble », pour reprendre le sous-titre d’un beau titre sur ce sujet, « Guérir du mal de l’infini », n’était pas la voie peut-être moins intuitive pour nous, mais néanmoins la voie la plus efficace pour freiner l’espèce de fuite en avant constante vers la croissance économique à tout prix. Et si notre tendance si prompte à ajouter le dernier bidule high-tech à notre collection ne devrait pas plutôt céder la place à quelque chose de plus difficile pour notre cerveau mais peut-être plus efficace et souhaitable : se soustraire à cette course sans fin à la consommation et aller vers les « low-tech », ces choses simples qu’on peut fabriquer ou réparer nous-mêmes ?

Après tout, bien des grands esprits l’ont dit depuis longtemps. Je n’en citerai que deux, par souci d’économie…

« La simplicité est la sophistication suprême » – Léonard de Vinci

 

« Il semble que la perfection soit atteinte non quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à retrancher » – Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, chap. III, 1939

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