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Autre billet sur mon « journal de bord » commencé en janvier dernier dans la foulée du 20e anniversaire du Cerveau à tous les niveaux et qui permet de vous donner une idée de l’avancement de mon livre. Après les chapitres un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit et neuf, voici donc celui sur le dixième chapitre qui parle encore du langage, mais cette fois de nos discours conscients rationnels versus nos motivations inconscientes et émotionnelles. Du moins, c’est là-dessus que le chapitre commence…

Parce que s’il y a un phénomène qui se fait de plus en plus sentir à mesure que j’avance, c’est l’impression au fil des chapitres d’être de plus en plus emporté par une logique interne au bouquin qui se moque bien souvent des plans que j’avais faits ! C’est ainsi que ces dernières semaines j’ai dû sortir la hache (ou la scie à chaîne, je vous laisse à vos préférences de films d’horreur…) et mettre en pièce ce qui me tenait lieu de chapitre 9 et 10, qui étaient théoriquement les deux derniers. C’est que la structure de base imaginée était trop contraignante, trop restrictive par rapport à toutes les idées qui sont venues s’ajouter en cours de route. Mais bon, après bien du « gossage », ça a repris forme, et une forme heureusement plus satisfaisante.

Pour en revenir au chapitre 10, il m’a un peu imposé, comme je le disais, sa logique interne qui m’a amenée à reconsidérer, à la lumière du caractère foncièrement prédictif de notre  cerveau, bon nombre de phénomènes abordés jusque-là dans l’ouvrage. La perception, l’attention, l’action, l’apprentissage, les émotions, le rêve ou même la culture, tous ces phénomènes déjà pas faciles à décrire dès qu’on rentre un peu dans leur complexité inhérente, eh bien je me rends compte qu’ont peut les expliquer autrement avec cette approche prédictive du cerveau. Valait-il alors la peine que j’en rajoute une couche ? N’était-ce pas qu’une mode un peu passagère que je pouvais omettre au profit d’interprétations plus classiques et éprouvées ?

J’aurais bien aimé. Mais le problème, c’est quand des neurobiologistes se mettent à parler de l’approche prédictive en sciences cognitive comme d’un grand cadre théorique aussi important pour leur discipline que l’évolution pour la biologie en général ! Ou que d’autres, comme Stanislas Dehaene, y consacrent au Collège de France un cours entier intitulé « La révolution Bayésienne en sciences cognitives » ! Force est d’admettre qu’il doit bien y avoir alors de quoi là-dedans qui est là pour rester…

Je suis loin d’être un expert de ces affaires-là, mais je suis en train de ramasser plein de petits bouts qui m’ont pas mal éclairé sur tout ça. Mais aujourd’hui, je voudrais juste évoquer ici le parcours d’un philosophe des sciences cognitives que j’aime beaucoup, Andy Clark, et sa rencontre avec Karl Friston racontée dans un article de 2018 du New Yorker.

Parce que la trajectoire professionnelle de Clark est vraiment représentative des grands courants qui ont traversé les sciences cognitives au cours des quatre dernières décennies. Il a commencé à s’intéresser à l’intelligence artificielle symbolique, autrement dit dans le cadre du paradigme cognitiviste dominant de l’époque, qu’on appelait aussi le computationnalisme. Puis il s’est intéressé au connexionnisme, aux réseaux de neurones virtuels, qui se rapprochait donc davantage du cerveau, d’un cerveau capable d’apprendre en modifiant ses connexions. Il est ensuite embarqué dans le train de la cognition incarnée, incluant donc le corps entier dans l’équation de nos processus cognitifs, et même des objets de notre environnement, avec le concept de cognition étendue dont il fut l’un des plus ardents promoteurs. Et finalement, il est venu enrichir les idées audacieuses de Karl Friston sur le predictive processing, le principe de l’énergie libre et l’inférence active, bref tous ces concepts dont je suis en train d’essayer de vous résumer l’essentiel dans le bouquin.

Parce que comme l’évoque le titre d’un article écrit par Clark, Friston et Axel Constant en 2021: « Representation Wars: Enacting an Armistice Through Active Inference. », un long conflit a eu lieu entre les scientifiques qui privilégient nos capacités de représentation, celles de nous faire des modèles internes du monde, et ceux qui mettent avant tout en avant le caractère dynamique des boucles sensori-motrices entre le cerveau, le corps et l’environnement. Autrement dit la tradition écologique qui remonte au moins à Gibson ou, plus récemment, l’approche énactive de Varela.

Or selon Clark, Friston et bien d’autres ces approches peuvent cohabiter en paix et même s’enrichir mutuellement. Surtout quand on les considère à partir du principe de minimisation de l’énergie libre mis de l’avant par Friston. Grosso modo, parce que c’est assez compliqué, il s’agit de fixer une limite au-delà de laquelle un organisme vivant se retrouverait dans des états physiologiques trop loin de l’équilibre pour survivre. D’où l’idée d’essayer de se tenir loin les événements qui perturbent trop leur équilibre. Ce faisant, les organismes biologiques résistent à l’entropie, au désordre, et peuvent exister, du moins pour un temps.

Le principe de l’énergie libre permet donc de lier la nature incarnée de notre cognition, le fait qu’elle a toujours évolué dans des organismes biologiques, à son caractère prédictif. Comme me l’avait fait comprendre les écrits du chercheur Micah Allen, les modèles qui vont nous servir à prédire ce qui se passe dans le monde sont non seulement engrammés dans le cerveau mais également, d’une certaine façon, dans la forme particulière du corps d’un animal. Une morphologie qui lui vient de sa longue histoire évolutive et qui détermine déjà quel type de perceptions et d’actions vont être possibles pour lui qui est adapté à tel type d’environnement.

Ces gens-là vont même remonter jusqu’à la définition minimale de la vie qu’est l’autopoïèse, que je présente au tout début de l’ouvrage, pour dire qu’elle peut être comprise comme un cas particulier d’application du principe d’énergie libre. Dans le sens où l’autopoïèse décrit un réseau complexe d’éléments qui maintiennent leur existence grâce à leurs interactions. Exactement, donc, comme n’importe quel organisme multicellulaire qui doit rester en vie. Les deux vont d’ailleurs également tirer parti de ce qu’ils peuvent trouver dans leur environnement en termes de molécules contenant de l’énergie. Et un tel système peut être décrit comme étant fermé sur le plan de ses opérations, mais ouvert sur le plan énergétique, c’est-à-dire ayant besoin d’un apport énergétique pour constamment se reconstruire et compenser, temporairement, l’inéluctable entropie qui tend à le désorganiser. Et qui finira un jour malheureusement par gagner. Mais ça, c’est une autre histoire… que nous effleurerons à la fin de notre aventure.