La vie complexe —les premiers poissons— a-t-elle soudainement « explosé », comme on l’apprenait à l’école, ou a-t-elle émergé progressivement? Progressivement, dit un patient travail de détective.

Le problème, pour répondre à cette question, n’a jamais été l’ancienneté des premiers êtres qu’on appelle « complexes » —il y a au moins 540 millions d’années. Mais le manque de solide : les premières bestioles à occuper les océans n’avaient pas de pieds. Ni d’os, ni de becs, ni de griffes, ni de coquilles, bref, rien qui ne laisse un beau fossile pour les paléontologues. Que du mou.

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Qu’ont donc pu laisser ces bestioles comme traces? Une trace moléculaire, mais encore fallait-il attendre le 21e siècle pour que l’équipement adéquat fasse son apparition. Une équipe de chimistes organiques dirigée par l’Écossais Gordon Love, de l’Université de Californie à Riverside, a trouvé « la » molécule-clef, appelée 24-IPC. Pourquoi elle? Parce qu’elle n’est produite que par une classe d’animaux qui inclut les éponges. Et que les cousins des éponges sont considérés être à la base de l’arbre généalogique qui inclut tous les animaux.

Et là où on peut vraiment dire que ce fut « progressif », c’est à cause de la date : les couches géologiques où cette molécule a été observée « en quantité anormale » sont datées de 635 millions d’années, soit une centaine de millions d’années avant ce que les manuels appellent l’explosion du cambrien, ce moment où, soudain, les fossiles semblent se multiplier.

Autrement dit, des cousins des éponges —quoique beaucoup plus petits : quelques millimètres tout au plus— auraient commencé à se promener au sein des océans il y a au moins 635 millions d’années, et différentes bestioles « molles » auraient progressivement évolué pendant une centaine de millions d’années, période au terme de laquelle plusieurs d’entre elles avaient eu le temps de se transformer en des bestioles possédant du « dur » —os, coquilles, becs ou griffes.

Les résultats sont parus au début du mois dans la revue Nature, juste à temps pour donner un autre coup de chapeau à un certain M. Darwin. D’autres chercheurs ont déjà prétendu avoir découvert des traces de vers microscopiques vieux d’un milliard d’années, mais leurs résultats restaient controversés; avec 24-IPC, selon Nature, on aurait la preuve solide de la plus ancienne forme de vie complexe.

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