Dans l'article précédent, j'ai abordé l'idée de la possibilité que le cerveau puisse crypter des informations pour les rendre inaccessibles à la conscience. Une autre possibilité sera évoquée ici.
Comme dans certains musées, on trouve parfois des "pépites" dans certains vieux ouvrages. Le domaine des sciences ne fait pas exception. Avant de vous présenter celui que j'ai en tête, je voudrais d'abord vous donner un exemple qui ne manquera pas d'en surprendre plus d'un. Il s'agit en fait d'un récit d'Ésope, un écrivain grec ayant vécu il y a quelque 2500 ans. Il raconte qu'un corbeau assoiffé trouve une cruche avec un peu d'eau, mais son bec ne l'atteint pas. Incapable de renverser la cruche trop lourde, il a l'idée d'y jeter des cailloux un par un. Le niveau de l'eau monte progressivement, permettant à l'oiseau ingénieux de boire. Durant deux millénaires et demi, on a considéré ce récit comme une fable. Il a fallu attendre la naissance de l'éthologie et son développement pour qu'un jour quelqu'un ait l'idée d'effectuer ce type d'expérience et, contrairement à ce qu'on aurait pu penser, elle a démontré la véracité de ce récit.
Bien que ne datant pas d'hier, le récit que j'ai en tête est beaucoup moins ancien. Il repose sur les expériences d'associations réalisées par C. G. Jung, au début du 20e siècle, à la clinique psychiatrique universitaire de Zurich. Certaines d'entre elles ont été racontées par la suite dans un ouvrage qui parut pour la première fois en français en 19431. On ne s'attend pas habituellement à associer le nom Jung à une méthodologie scientifique. La méthode, qu'on peut qualifier d'expérimentale, était, somme toute, rudimentaire. Elle consistait à demander à une personne d'associer un mot pour chaque mot d'une liste qui lui est dictée. Chaque mot doit lui venir spontanément à l'esprit. Les réponses étaient notées et le temps pris pour chaque association était chronométré. (D'autres facteurs étaient aussi pris en compte : la gêne ressentie, l’expression faciale, la posture, l'absence de réponse, la répétition ou non du mot inducteur par la personne testée...) Jung observa que le temps de réaction des personnes était relativement le même (environ 4/5 de seconde) quand les mots dits inducteurs ne se rattachaient pas à certains souvenirs personnels, mais quand c'était le cas et que le souvenir en question était lié à un événement ayant été vécu avec émotion, alors le temps de réponse était allongé de 3 à 4 secondes. Ce que Jung découvrit par la suite, c'est le fait que les personnes ne réalisaient pas, dans ces circonstances, qu'elles avaient pris plus de temps pour répondre. Dans l'un des exemples cités, il découvrit que l'un des hommes, qui avait passé ce test, avait été impliqué dans une bagarre au couteau. Quand il communiqua cette information à la personne, cela a été pour lui une surprise totale. Il concéda que c'était un événement qu'il avait réellement vécu, mais que lors du test, il n'y pensait absolument pas. Cela a conduit Jung à réaliser que cette procédure expérimentale toute simple pouvait permettre de mettre à jour un contenu de mémoire inconscient. Plus près de nous, le test d'association de mots de Jung a été réalisé au moyen des technologies modernes.
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Pour en revenir à l'exemple cité, trois secondes de plus pour donner une réponse dans un test d'association de mots, ce n'est pas énorme, mais Jung avait aussi remarqué que l'allongement de ce délai de réponse se répercutait pour les trois ou quatre réponses suivantes en revenant graduellement au temps moyen de réponse comme si la réaction provoquée par le premier de ces mots persistait encore durant quelques instants. C'est un peu l'équivalent d'une sorte d'interférence sur le plan cognitif. Dans le cas de l'homme à la bagarre au couteau, comme sans doute dans bien d'autres cas similaires, on est amené à penser que cette interférence est produite par le souvenir de l'événement vécu par la personne en lien avec le mot clé du test, mais ce souvenir, la personne n'en avait pas conscience. Il se serait manifesté tout en restant inconscient, ou subconscient, si l'on veut utiliser ce terme.
Une mémoire épisodique subliminale?
Nombre de travaux ont mis en évidence ce qu'on appelle la perception subliminale. Une image est reconnue par le cerveau sans être perçue consciemment si cette durée est de l'ordre de quelques dizaines de millisecondes. Dès lors, le cerveau pourrait-il lui-même générer des images, comme il le fait dans les rêves, mais qui resteraient inconscientes parce qu'elles seraient générées durant des durées aussi brèves? À supposer que cela soit le cas, on pourrait imaginer que le cerveau d'une personne ait la possibilité de décomposer des événements vécus, gardés en mémoire, en séquence d'images. Et chacune des images de la séquence d'un événement serait d'une durée si brève que toutes ces images seraient traitées de façon subliminale, si bien qu'un événement vécu referait surface sans être traité pour que cette information mémorisée redevienne consciente. On peut penser qu'un tel processus pourrait néanmoins engendrer une interférence cognitive. En fait, on pourrait penser qu'il pourrait se produire sans avoir à recourir à une association de mots. Par exemple, chez une personne au repos qui laisse vagabonder sa pensée ou dans toute autre situation dès que l'attention se relâche. Il est à espérer que les technologies que nous offre le 21e siècle nous permettront de mettre au jour ce type de phénomène, s'il existe.





