Certaines nuits de son enfance, ma sœur arpentait l'appartement. Ma mère, éveillée par le bruit de ses pas, la reconduisait calmement dans son lit. « Il faut éviter de réveiller ou de contrarier une personne somnambule. Elle ne parvient pas à faire le saut vers l'état de veille », relève Antonio Zadra, psychologue de l'Université de Montréal. À cause d’une stimulation qui a interrompu son sommeil, le noctambule se trouve dans une combinaison de sommeil et d'éveil. Un état de conscience bien mystérieux.

Au Centre d'étude du sommeil de l’Hôpital du Sacré-Cœur, le Pr Zadra provoque des épisodes de somnambulisme chez ses sujets en les privant de sommeil et au moyen d'un timbre sonore. Une méthode très efficace qui lui permet d'enregistrer les ondes cérébrales (EEG) des participants.

Il relève les ondes thêta et alpha, spécifiques à l’état de veille, et les ondes delta, propres au sommeil profond et associées au somnambulisme. « L'épisode se produit en période de sommeil profond mais certaines zones de son cerveau s'activent comme s'il était tout à fait éveillé », explique le Pr Zadra, dont les résultats seront publiés au printemps. Rien à voir donc avec le sommeil paradoxal —celui des rêves et des cauchemars— ou avec un état mental fragilisé.

Lors de l'épisode de somnambulisme, qui peut durer entre quelques secondes et de longues minutes, la personne peut s'asseoir dans son lit, parler et repousser les draps mais aussi s'habiller, vouloir conduire, des comportements simples ou plus complexes. Distorsion de la réalité, amnésie rétrograde, perceptions étranges, le somnambulisme s'avère également une porte d'entrée de la conscience humaine.

Du banal à l'extrême Un homme en pyjama et pieds nus happé par une voiture en plein hiver. Un suicide inexpliqué à Boston. Des coups mortels portés par un somnambule de Grande-Bretagne. Les cas extrêmes de somnambulisme font les manchettes et donnent des cauchemars aux somnambules et à leurs proches.

« C'est généralement lorsqu'ils se blessent, agressent ou ont peur de le faire que les somnambules consultent », affirme Antonio Zadra. Selon le psychologue, les hommes connaîtraient des épisodes plus agressifs que les femmes.

Très commun chez les enfants, le somnambulisme touche de 2 à 4% des adultes. Les chercheurs identifient certaines causes, comme le stress, la privation de sommeil, une stimulation d'éveil (contact physique du conjoint, bruit, etc.) mais aussi des prédispositions génétiques. Ainsi, les jumeaux identiques (né d’un même ovule) sont six fois plus souvent tous les deux somnambules que les jumeaux non-identiques.

Une majorité d'enfants de 8 à 14 ans connaissent des épisodes sans importance et reliés au développement. « Si cela devient répétitif et ne disparaît pas avec le temps, il y a un risque que cela se maintienne chez l'adulte » annonce le Pr Zadra.

Lui-même est somnambule à ses heures. « Lorsque cela m'arrive, je vois plutôt des choses absentes. Je suis déjà monté sur une chaise en équilibre au milieu de mon lit pour tenter d'enlever à mains nues des homards accrochés à mon ventilateur », explique celui qui connaît lui aussi un épisode tous les trois-quatre mois.

Il rapporte aussi un épisode plus tranquille où, assis dans son salon il a plié le contenu des bacs de linge de la maison. Une façon comme une autre de gagner du temps !