Imaginons d’abord que cette grippe ne s’avère être, pour la majorité des gens, que l’équivalent d’une vilaine grippe. Même ainsi, elle pourrait envoyer beaucoup de gens à l’hôpital. On se rappellera en effet qu’une mauvaise saison de grippe suffit parfois pour engorger les hôpitaux.
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Imaginez à présent qu’à cause de cette grippe porcine, il y ait cette fois le double de patients malades. Ou le triple. Partout en Amérique du Nord. Ce ne serait pas une épidémie catastrophique comme celle de 1918. Ce serait « juste » une pandémie. Mais n’empêche qu’en Amérique du Nord, il meurt chaque année quelques dizaines de milliers de personnes des suites de la grippe. Si vous avez deux ou trois fois plus de malades, vous avez donc deux ou trois fois plus de morts —quelques dizaines de milliers de plus.
Mais pourquoi seraient-ils deux ou trois fois plus nombreux à tomber malades, puisque ce généticien spécialiste des virus, Ruben Donis, du Centre de contrôle des maladies, semble dire que le virus est connu depuis 10 ans? Génétiquement, « il est presque à distance égale des virus porcins des États-Unis et d’Eurasie », explique-t-il dans une entrevue exclusive au blogue Science Insider, de la revue Science . Quant aux gènes d’oiseaux et d’humains que contient ce virus porcin, qui ont tant intrigué cette semaine, ils étaient déjà là, en 1998.
Le problème, c’est que le mot « nouveau » n’a pas le même sens ici que dans le langage courant. En 1998, des chercheurs appelés Richard Welby et Christopher Olsen, de même que Ruben Donis, observèrent en effet aux États-Unis un virus semblable à celui dont tout le monde parle cette semaine. Il était responsable d’une pandémie chez les porcs, au Minnesota, en Iowa et au Texas.
Mais chez les porcs seulement. Aujourd’hui, s’il se répand entre les humains, c’est donc que quelque chose a changé dans son mode de transmission, et c’est ce quelque chose qui demeure la grosse, très grosse, inconnue (si vous entendez les mots « protéines de surface », c’est en partie là que les virologues cherchent ce quelque chose).
Tant que les scientifiques n’auront pas identifié ce quelque chose, personne ne pourra dire si on s’est trop énervé à propos de ce virus, si les mesures prises depuis la semaine dernière auront suffi à freiner sa progression... ou s’il est voué à resurgir, plus inquiétant et plus puissant, l’hiver prochain.
En un sens, oui, on aurait pu le prévoir, écrivait le New Scientist mercredi. Ce virus, depuis 1998, a resurgi à intervalles réguliers dans des élevages porcins d’Amérique du Nord. Dès 1999, les virologues pouvaient constater qu’il évoluait rapidement : il était devenu une souche dominante de grippe porcine en Amérique du Nord. En 2004, Richard Welby prévenait que les porcs américains représentaient « un réservoir de plus en plus important de virus avec un potentiel de pandémie humaine ».
Pourtant, ça ne suffisait pas pour s’y préparer. Parce que pour un virus, une évolution rapide est normale : le système immunitaire des animaux —comme le nôtre— s’adapte d’année en année aux nouveaux micro-organismes, de sorte qu’un virus qui ne se transforme pas, meurt. C’est la raison pour laquelle notre vaccin contre la grippe doit être légèrement modifié, d’année en année.
Rappelons aussi que ce virus porcin est dans une bande à part : avec un pareil mélange de gènes (porc, aviaire et humain), ça lui donnait une capacité d’adaptation supérieure; c’est ce type d’adaptation supérieure qui permet à certains virus, parfois, de franchir la barrière des espèces. Une fois passé à l’humain, il pouvait en théorie subir une autre évolution qui le rendrait transmissible entre humains. Tout cela était prévisible.
Mais attention : ce qui était prévisible, c’était qu’il passerait tôt ou tard la barrière des espèces. C’est tout. Ce que personne ne pouvait prévoir, c’est à quel moment cela arriverait, et avec quel degré de virulence. Personne ne pouvait non plus prévoir à quoi ressemblerait la version « améliorée » —ce qui est une information indispensable pour préparer un vaccin.
Le bon côté de tout cela? Jamais, écrivent les auteurs de ce blogue sur la santé publique, n’avons-nous pu observer en temps réel le développement d’une telle pandémie. Du coup, jamais n’avons-nous eu à ce point l’opportunité de modifier la course de cette pandémie. Bref, il n’y a pas que les virus qui s’adaptent...
Pascal Lapointe



