Vous craignez les OGM et espérez les voir disparaître? Ou vous êtes simplement sceptique, mais espérez tout de même qu’ils n’atteindront jamais votre assiette? Les chances ne sont pas de votre côté. Si même l’ex-conseillère scientifique de la Secrétaire d’État des États-Unis les appuie fermement, leur avenir semble solide.

En matière de dossier controversé trônant aux frontières de la science et de la politique, il est difficile de trouver mieux que les organismes génétiquement modifiés (OGM). Depuis leur apparition dans les médias européens au milieu des années 1990 (et plus tardivement en Amérique du Nord), ils ont provoqué plus que leur part de malaises. Au grand dam de ceux qui, parmi les scientifiques, considèrent le dossier clos.

Nina V. Fedoroff est de ces scientifiques. En plus d’avoir été la conseillère scientifique de la Secrétaire d’État Condoleezza Rice — sous le gouvernement républicain de George Bush — puis, pendant plus d'un an, celle d’Hillary Clinton — sous l’actuel gouvernement démocrate — elle est également connue comme une fervente partisane des OGM, et c’est à ce double titre qu’elle avait été invitée à Montréal mercredi, 20 octobre, pour prononcer la conférence d’ouverture du deuxième congrès annuel sur les politiques scientifiques (Canadian Science Policy Conference).

Tout commence et tout finit avec l’agriculture, raconte-t-elle. La croissance démographique, sans précédent dans l’histoire de l’humanité, nous a fait passer en quelques générations, d’un milliard d’habitants à presque sept, bientôt neuf milliards. La bonne nouvelle, c’est que le pourcentage de gens souffrant de famine n’a pas augmenté. Mais la mauvaise, c’est que les transformations que nous avons fait subir à l’agriculture pour réussir ce miracle, entraînent aussi une grave extinction des espèces : la monoculture (résultat de notre quête de la plante la plus productive) réduit la biodiversité, et l’usage massif d’engrais contribue aux explosions dévastatrices d’algues dans les cours d’eau et les lacs. La crise alimentaire de 2008 pourrait n’être qu’un « avant-goût » des crises à venir.

Et comme si ça ne suffisait pas, s’ajoutent les changements climatiques : nos cultures, petit à petit croisées pour devenir les plus efficaces dans le climat du 20e siècle, ne seront plus adaptées aux nouvelles conditions. D’où un déclin de la production, particulièrement malvenu au moment où on s’achemine vers 9 milliards de bouches à nourrir. D’où la solution des OGM, la technologie qui, aux yeux de Nina Fedoroff, est la seule capable d’assurer une transition rapide vers des plants adaptés aux nouvelles conditions climatiques.

Elle n’est pas tendre envers les opposants, que ce soient les « arracheurs de plants » en Europe ou les gouvernants qui bloquent l’entrée d’OGM sur le continent africain, le plus vulnérable aux famines. Et cet argumentaire, au fil des ans, ne lui a pas valu que des amis : en juillet 2009 par exemple, le magazine environnemental Grist critiquait sa position sur l’agriculture bio, qui est, évalue-t-elle, trop dévoreuse de ressources pour nourrir 9 milliards de personnes.

D’un autre côté, elle n’est pas la première venue. C’est une biologiste de renom, née en 1942, aujourd’hui attachée à l’Université d’État de Pennsylvanie, qui a décroché en 2006 la Médaille nationale des sciences — souvent qualifiée de récompense la plus prestigieuse en recherche scientifique aux États-Unis. Nina Fedoroff deviendra aussi en février prochain la nouvelle présidente de l’AAAS (Association américaine pour l’avancement des sciences), un des regroupements de scientifiques les plus influents du monde. Elle ne publie pas de recherches scientifiques inédites, mais aux yeux du grand public — et surtout, des politiciens — sa défense du génie génétique a du poids.

Et dans sa conférence de mercredi à Montréal, ce ne sont pas tant les OGM dans les assiettes des riches Occidentaux qu’elle défendait, mais les OGM qui pourraient servir à nourrir les milliards d’habitants des pays en voie de développement. Ce discours s’inscrit dans le cadre de ce que le congrès appelle la « diplomatie scientifique », c’est-à-dire le rôle que pourrait jouer la science pour atténuer les conflits et les inégalités : par exemple, les risques de conflits pour l’eau au Moyen-Orient, ou l’aide internationale contre le sida et la malaria.

Ou bien, l’aide internationale pour une production agricole plus efficace, fut-elle génétiquement modifiée : « s’il y a un domaine qui est important pour la politique scientifique, c’est bien lui », conclut Fedoroff.