Pour faire le point sur la douleur chronique, en cette semaine dédiée à cet incessant mal, l’Agence Science-Presse a rencontré Manon Choinière, chercheuse au Centre hospitalier de l’Université de Montréal.

Agence Science-Presse (ASP) - Pourquoi une Semaine québécoise de la douleur chronique?

Manon Choinière (MC) - Pour sensibiliser la population. Une personne sur cinq en souffre. Et, ce chiffre augmente avec le vieillissement démographique. Cette semaine vise aussi améliorer la reconnaissance de cette maladie par les cliniciens. Malgré de nombreux suicides, elle n’est pas prise assez au sérieux. Pourtant, la douleur chronique a des impacts physiologiques et psychologiques importants : colère, sentiment d’injustice et grande anxiété. Les personnes atteintes voient leur vie basculer ce qui engendre également de nombreux problèmes de dépression. Elle a aussi un impact économique et social non négligeable. On estime les coûts reliés à cette maladie – pertes d’emploi, absences, etc. — à 6 milliards de dollars au Canada.

ASP - Comment peut-on définir la douleur chronique?

MC - Si la douleur aiguë a une fonction biologique de système d’alarme, ce n’est pas le cas pour la douleur chronique. Ce qui la distingue, c’est sa durée. Elle ne disparaît pas. Lorsqu’elle dépasse 3 mois ou est associée à une maladie chronique, telle que la fibromyalgie, on parle alors de douleur chronique. C’est généralement un dérèglement de notre système nerveux qui persiste à envoyer des signaux de douleur. C’est notre système inhibiteur interne qui est ici déficient.

ASP - Comment gère-t-on la douleur chronique?

MC - On parle de médicaments ou plutôt d’une combinaison de médicaments — un antidouleur et un anti-inflammatoire, par exemple — pour agir sur les différentes composantes du mal. Généralement, nous y allons graduellement en commençant par les analgésiques (acétaminophène, tylénol) jusqu’aux opiacés (codéine, morphine) tout dépendant du type de douleur et de son intensité. Des anticonvulsifs seront donnés pour les douleurs neuropathiques ou troubles électriques. Des antidépresseurs peuvent être également prescrits, même si la personne ne souffre pas de dépression, car il a été démontré qu’à dose faible, cela a un effet analgésique important. La douleur chronique reste très complexe, même une belle combinaison de molécules ne fonctionne pas toujours. La physiothérapie, un suivi psychologique et une hygiène de sommeil seront aussi importants. Le « gold standard », c’est une équipe multidisciplinaire au sein de la clinique de la douleur. Et il faut que le patient devienne un partenaire actif et pas seulement un consommateur de soins.

ASP - Est-il possible de la contrôler complètement?

MC - Les attentes du patient sont souvent élevées : il désire que le mal disparaisse complètement. Ce que nous visons, c’est l’amélioration de la qualité de vie de la personne et une diminution de la douleur assez suffisante pour lui permettre de retourner au travail et à ses activités. Nous travaillons avec le patient sur l’autogestion de la douleur chronique pour que ses attentes changent et pour trouver différents moyens avec lui d’accepter la douleur. Comme dit une de mes collègues, il faut que la douleur devienne « comme un petit chien, présent, mais dont on garde le contrôle ». Il y a beaucoup de travail à faire, car les gens se laissent souvent envahir par le mal qui prend toute la place.

ASP - Quelle est la recherche en ce domaine?

MC - Nous avons la chance d’avoir au Québec de nombreux chercheurs renommés : le Dr Serge Marchand, de l’Université Sherbrooke, qui travaille sur le système inhibiteur déficient de l’endorphine; Cathy Bushnell de l’Université McGill qui travaille au niveau de l’imagerie fonctionnelle pour voir la douleur dans le cerveau. Le Réseau québécois de recherche sur la douleur compte 55 chercheurs de quatre universités, dans différents domaines des sciences fondamentales : génétique, neurologie, épidémiologie, etc. Le dernier Congrès de la douleur, qui se tenait à Montréal cet été, a attiré plus de 6 700 participants. Les tendances sont à l’autogestion et à la médecine personnalisée. Nous nous rendons compte qu’il y a beaucoup de variations d’un individu à un autre, il faut devenir plus spécifique dans nos soins.

ASP - Pouvez-vous nous parler du programme ACCORD?

MC - Ce Regroupement des forces pour gérer la douleur chronique vise à faire le lien entre le monde de la recherche, les cliniciens et les patients. Nous avons reçu une importante subvention de 2,5 M$ en 2008 pour mener sur cinq ans un programme d’alliance communautaire et de transfert des connaissances. Beaucoup de découvertes ne se rendent pas jusqu’aux médecins. Nous voulons renverser les choses, que les médecins nous disent ce qu’il faudrait prioriser et que les patients nous parlent de leurs besoins. Lors des causeries et des journées de sensibilisation, nous voulons défaire les fausses idées – « c’est normal de souffrir lorsqu’on vieillit » – et les peurs. Il y a encore beaucoup de préjugés chez les médecins, et le grand public, lorsqu’on parle de la douleur chronique. Ce que nous visons c’est rendre cette douleur plus visible, aussi visible que le cancer du sein si c’est possible.