Un Montréalais tristement célèbre dans la blogosphère —beaucoup plus connu dans la blogosphère qu’à Montréal— a été arrêté par la police. Il est accusé, pour la deuxième fois en autant d’années, d’avoir menacé de mort des internautes dont la seule caractéristique était d’être... pro-science.

Les policiers montréalais ont annoncé le 22 novembre avoir mis en état d’arrestation Dennis Markuze, alias David Mabus, pour violation de ses conditions de mise en liberté de mai dernier: il avait alors plaidé coupable à huit accusations de menaces de mort par Internet. Il avait été condamné à 18 mois avec sursis, ce qui l’autorisait à rester en liberté sous la condition, imposée par le juge, de «s’abstenir de participer à des réseaux sociaux, des blogues et des forums de discussion». Condition qu’il s’est apparemment empressé de contourner, sous différents pseudonymes.

Or, il s’agit d’un cas de harcèlement à des années-lumière de ces groupies qui harcèlent des chanteurs. Au fil des années, ses cibles furent des promoteurs de l’athéisme, des membres d’associations de sceptiques et des scientifiques actifs sur Internet —dont deux des plus célèbres de la blogosphère anglophone, P.Z. Myers, professeur de biologie du Minnesota et auteur du blogue Pharyngula , férocement anti-créationniste, et Phil Plait, pourfendeur de la stupidité à travers son blogue Bad Astronomy .

Ce harcèlement, lors des périodes les plus prolifiques, se mesurait en milliers de courriels et d’envois de toutes sortes... par semaine. Ou de quoi imprimer 61 pages en un seul soir, comme Myers en avait fait l’expérience en 2009.

Or, écrit aujourd’hui une autre de ces cibles, Tim Farley, d’Atlanta, après la condamnation de Markuze en mai 2012 par un juge montréalais, qui aurait dû mettre fin à ses activités, «sceptiques et athées ont noté une série d’envois étrangement familiers, sous diverses identités incluant "Opération Archange" (qui) mentionnaient une fois encore Nostradamus, James Randi et l’athéisme». Tim Farley, informaticien et blogueur, raconte en détail le parcours tortueux des six derniers mois qui a permis de convaincre les policiers montréalais, non sans difficultés, que la personne qu’ils avaient arrêtée l’an dernier sévissait encore.

Son dernier compte [Twitter] a été créé le 1er novembre et a représenté en moyenne presque 550 gazouillis par jour, jusqu’à son arrestation. Ça veut dire environ 8700 messages —plus de la moitié de ce que j’ai écrit avec mon propre compte en cinq ans et demi.

Quelle riposte?

Dès les premières plaintes, il y a de cela plusieurs années, un des problèmes avait été une apparence de vide juridique. Si un Myers, au Minnesota, reçoit par Internet des menaces de mort provenant du Québec, est-ce sous la juridiction de la police montréalaise? Et quel bagage de preuves faut-il pour démontrer que l’auteur sous pseudonyme est celui qu’on accuse?

Le fait qu’un nouveau plaignant, le 9 août 2011, ait été un Montréalais, William Raillant-Clark, journaliste et blogueur, parallèlement à une pétition demandant à la police montréalaise d’agir, furent deux éléments décisifs. Le 11 août, les médias montréalais en parlaient. Le 16 août 2011, Markuze était arrêté.

Après une évaluation psychiatrique —il souffrirait de trouble bipolaire— il plaidait donc coupable à huit accusations le 22 mai 2012. Mais d’après la documentation rassemblée par Farley, il aurait recommencé à sévir avant même d’avoir reçu sa sentence, et aurait continué depuis. Le 16 novembre dernier, il était à nouveau arrêté. Après une nouvelle évaluation psychiatrique, il doit revenir en cour en janvier.

Rejoint par courriel, Myers fait les éloges du travail accompli par Farley pour suivre à la trace Markuze: «j’ai été si débordé de travail que tout le temps que j’ai pu consacrer à cet individu dérangé a servi à nettoyer ses spams».

L’obsession de Markuze depuis toutes ces années semble être l’athéisme, ce qui l’amène régulièrement à confronter les James Randi, Richard Dawkins, Michael Shermer et autres vedettes du domaine. Mais «confronter» est un terme trop précis pour décrire les plus incohérents de ses envois, où se glissent de vagues connotations religieuses. C’est quand il menace —souvent— de décapiter, exécuter ou exterminer ses correspondants et leurs familles, qu’il devient carrément inquiétant.

Si, dans tous ces allers et retours entre policiers et internautes, la blogosphère scientifique ne semble pas avoir été affectée —avant 2011, certains sceptiques semblaient considérer comme un honneur d’être ajoutés aux cibles— le travail obsessif de Markuze révèle une faille inquiétante d’Internet. Comme l’écrivait P.Z. Myers en 2011:

Le cerveau humain semble avoir une avance sur les ordinateurs. Je viens juste de vérifier et [le site qui héberge mon blogue] a accumulé 2100 spams qu’aucun d’entre vous n’a vus, interceptés par le logiciel (vous ne manquez rien: quelqu’un veut vraiment vendre beaucoup de souliers). Or, Markuze réussissait à m’envoyer beaucoup plus que ça par courriel et twitter, ce qui veut dire que ceux-ci passaient à travers tous les filtres que j’ai mis en place. Ce qui veut dire qu’un seul cinglé obsessif avec un minimum de connaissances techniques et rien d’autre que de l’entêtement, surclasse tous les robots spammeurs en activité.