La crainte traditionnelle face aux organismes génétiquement modifiés, c’est qu’ils s’échappent dans la «nature». Deux équipes de biologistes décrivent cette semaine un organisme qui a été génétiquement modifié pour... ne pas s’échapper dans la nature.

Il s’agit d’une bactérie E. coli dont le code génétique a été à ce point réécrit que, pour sa survie, elle dépend d’une protéine —un acide aminé— qui n’existe pas dans la nature. Tant que cette protéine artificielle fait partie de son alimentation, la bactérie croît sans problèmes. Sans la protéine, la bactérie modifiée meurt.

À quoi un tel microbe servirait-il donc, s’il ne peut jamais sortir de son laboratoire? À la production, justement en laboratoire, de nouveaux médicaments ou de nouveaux carburants. Mais la porte est également ouverte à l’agriculture, selon les chercheurs: ils imaginent déjà cette bactérie contribuant, dans un hypothétique futur, à la croissance d’une plante ou à la lutte contre une maladie, tant que ses réserves de protéine ne sont pas épuisées.

Dans les deux recherches, indépendantes l’une de l’autre, publiées simultanément le 21 janvier par Nature, les chercheurs utilisent plusieurs fois le mot-clef «confinement» (en anglais, containment): alors que ce mot, dans le contexte des OGM, était jusqu’ici employé pour désigner une barrière physique —par exemple des murs, à l’extérieur desquels l’OGM n’est pas censé pousser— il désigne ici, pour la première fois, une barrière biologique. Un «bio-confinement».

Lançant à la ronde la question qui est sur toutes les lèvres —«devrions-nous nous inquiéter»— le Washington Post obtient une réponse imprévue d’un chercheur qui n’est pas impliqué dans la recherche, Steven Benner: la nouvelle technique, dit-il, «résoud un problème inexistant».

Le corps politique a du mal à comprendre la notion de risque. Quelle que soit la norme de risque employée, les organismes génétiquement modifiés ne posent aucun risque. Ces deux articles commencent en niant ce fait. Du coup, leur difficile travail technique n’a aucun but.

Dans tous les cas, on est loin d’une utilisation de cette technique dans des plantes. Après cette bactérie, la prochaine étape pourrait être théoriquement la levure, une tâche qui serait déjà beaucoup plus complexe. Et contrairement à l’impression que peuvent laisser ces deux publications, la question du bio-confinement n’est pas réglée, explique le bulletin Chemical and Engineering News .

Une autre importante étape sera d’améliorer le confinement en s’assurant que tout l’ADN modifié de l’organisme a besoin de l’acide aminé synthétique. Si vous échappez accidentellement cette bactérie dans l’environnement, elle va mourir. Mais son ADN est laissé derrière. Les gènes pourraient être incorporés dans d’autres bactéries.

De quoi donner des maux de tête aux législateurs. Jusqu’ici, ils tentaient de faire des lois qui s’appliquent à des organismes auxquels on a trouvé de nouveaux usages —pharmaceutiques, industriels, alimentaires— ou à des organismes modifiés, c’est-à-dire différents de l’original. Mais avec ce nouveau cas, on s’approche davantage de biologie synthétique: quelque chose qui n’existe pas dans la nature. Comment l’évalue-t-on?