Les États-Unis pleurent les victimes d’un autre attentat. Après l’annonce par le gouvernement du Québec de son plan de lutte à la radicalisation, après la création en début d’année de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent, voilà qu’un Centre montréalais de prévention de la radicalisation ouvrira bientôt ses portes.

L’un des porteurs du projet, le professeur au Département de psychologie et spécialiste des processus de radicalisation de l'UQAM, Jocelyn Bélanger, explique l’importance de prendre le mal à la racine.

Agence Science-Presse (ASP) — Quand a germé l’idée du Centre montréalais de prévention de la radicalisation?

Jocelyn Bélanger (JB) — C’est à la lumière de l’attentat de Saint-Jean-sur-Richelieu, en octobre dernier, que l’idée a fait son chemin. L’importance de se mobiliser ensemble —la ville, les centres jeunesse, la police, l’école et le milieu de la recherche— et de trouver une stratégie de prévention et d’intervention face à la radicalisation. C’est un phénomène que je connais bien car mes recherches portent là-dessus depuis 2008 et que je travaille à un ouvrage.

Il importe de travailler sur trois axes: prévention, intervention et réinsertion sociale. La pierre angulaire reste la prévention, avec la mise en place d’une ligne téléphonique pour une porte de sortie anonyme et confidentielle, utile aussi pour les proches. Dans 80% des cas, l’environnement (famille, amis, etc.) était au courant de ce qui allait se passer.

ASP — La recherche sur la radicalisation et les mouvements extrémistes, que nous apprend-elle?

JB — Un des facteurs important est la quête de sens. Dans les mouvements extrémistes —cela peut être le djihad mais aussi les mouvements racistes— le jeune retrouve un sentiment d’affiliation à un groupe, en plus de la puissance que lui procure la poursuite d’un objectif. Et les recruteurs misent sur ça. C’est ce qu’on retrouve aussi dans les gangs de rue. Il faut savoir que les radicaux ne sont pas des idéologues, mais des chercheurs de sens —un recruteur britannique cité par The Guardian soutient même que «le djihad est sexy».

C’est la même chose avec les sectes —les adeptes du Hare Krishna ne connaissent pas la signification de leurs prières en sanscrit.

Pour désamorcer ce mouvement, il faut favoriser une meilleure estime de soi du jeune et valoriser des activités collectives positives —telle la boxe qui mise sur le plaisir et l’appartenance à une équipe sportive— lui donner un sens à travers une formation. Et mettre en avant des mentors positifs des communautés.

ASP — Le terrorisme islamiste ne serait pas celui qui tue le plus, les extrémistes blancs comptent de nombreux morts aux Etats-Unis. Existe-t-il un profil type des personnes radicalisées?

JB — C’est plus un profil motivationnel, car il y a des jeunes, des adultes plus âgés, des hommes et des femmes. La radicalisation apparait lorsque sont réunis trois éléments: le sentiment d’injustice, une idéologie —on associe beaucoup les radicaux au djihadisme mais les autres extrémistes ont leur lot de radicaux— et un réseau social. Il est possible, en trois clics, de tomber sur les messages de recruteurs radicaux. Avec les réseaux sociaux, c’est beaucoup plus simple d’être exposé à ce type de messages et pour peu que le jeune soit vulnérable, cela peut le séduire. Les vidéos postées sur YouTube peuvent être très attrayantes pour quelqu’un qui cherche du sens à sa vie.

ASP — La science peut-elle aider le mouvement anti-radicalisation qui se lève à l’échelle de la planète?

JB — En créant des partenariats avec d’autres centres, nous parviendrons à développer la meilleure stratégie pour apprendre et adapter nos pratiques à ce phénomène complexe. Nous devons nous baser sur des données probantes. Ainsi, il y a deux fois plus de combattants qui retournent dans le djihad après Guantanamo (20%) qu’en Arabie Saoudite (10%), où se trouve un centre de réhabilitation. Le taux de récidive n’est que de 1% en Irak où le retour à l’emploi est l’une des visées de la réhabilitation. Cela montre que même si on ne connait pas tout à fait la recette, nous possédons les bons ingrédients de lutte contre la radicalisation —l’approche familiale, la formation et l’emploi, etc. C’est un champ d’études relativement récent et le futur centre sera une formidable plateforme d’apprentissage et d’amélioration de nos pratiques.