Gaz de schiste, pétrole, hydroélectricité. Le développement énergétique et même minier, provoque de plus en plus souvent de levers de boucliers au sein de populations locales. Loin d’être identifiée comme le « Pas dans ma cour », cette protestation symbolise la nécessaire recherche d’acceptabilité sociale.

Cible des différents acteurs qui ne s’entendent ni sur ses enjeux ni sur sa terminologie, les mots « acceptation sociale » sont loin de faire consensus. « Sa définition doit être large pour poser le cadre d’un véritable débat social », explique d’emblée Pierre Batellier, doctorant en sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal, lors d’un colloque présenté dans le cadre du présent congrès de l’Acfas.

Pour transformer les dialogues de sourds en sains échanges, il importe de mieux comprendre la prise de décision, ce qui amène d’abord la question de la légitimité. Une notion que se partagent différentes disciplines comme le droit, la sociologie, la philosophie, etc. « Il y a en effet de nombreux regards portés sur ce même concept. En fin de compte, ce n’est pas la qualité de la décision qui la rend légitime, c’est le soutien général qu’elle suscitera », relève Véronique Fraser, professeur à la faculté de droit de l’Université de Sherbrooke.

Qu’est-ce qui est légitime ? Il y a sans doute là aussi matière à débat. Alors que les humains ne prennent pas toujours des décisions posées et rationnelles, il importe d’honorer les divergences, soulève avec justesse Nicole Huybens, de la Chaire en éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi : « Être d’accord, ça va tout seul, mais se mettre d’accord est plus difficile. On peut se livrer bataille dans un débat, et on ne parvient pas toujours à construire ensemble ». Plus le débat est ouvert, plus les conflits émergent, ajoute-t-elle.

Des conflits et des régions

Depuis 10 ans, de nombreux mouvements de contestation émergent dans les régions autour du développement des ressources naturelles. Lorsque de grands projets, avec un impact important sur le territoire, arrivent dans ces régions, portés par de grands acteurs nationaux et étrangers, les conflits surviennent. « Le conflit est cependant la solution de dernier recours, car il y a toujours un risque d’exclusion, met en garde Marie-Josée Fortin, titulaire de la Chaire de recherche du développement régional et territorial de l’Université du Québec à Rimouski. L’enjeu devient alors comment conserver la cohésion sociale ? », note-t-elle.

Les communautés locales ne sont pas nécessairement toutes homogènes. Ni les intérêts nationaux. La mobilisation survient lorsqu’il y a un sentiment d’injustice. Par exemple, la mobilisation contre le gaz de schiste a révélé combien les comités de citoyens se battaient avec peu de moyens pour faire entendre leur voix. Dans certains cas, le conflit ne devient pas forcément le porteur de changement, mais il module tout de même les liens sociaux et force le dialogue.

Obliger les acteurs à se parler serait même la première finalité du conflit. « Même dans les développements éoliens, jugés moins problématiques, il y a la nécessité de négociations pour mettre de l’avant les fondements du projet et leurs répercussions », ajoute la chercheuse.

Une question de démocratie

Cette mésentente sur le monde dans lequel les citoyens désirent vivre révèlerait des désaccords fondamentaux sur leur relation à la nature, à la science et au développement économique. C’est aussi pour cette raison que certains entrepreneurs ne souhaitent pas communiquer les dessous de leurs projets de peur à avoir à débattre autour des valeurs, du progrès et même de la notion de bien commun.

« C’est le débat qui fait la richesse de la décision. La minorité s’exprime, mais c’est la majorité qui fait la décision », soulève néanmoins Pierre Bardelli, professeur au Centre européen de Recherche en Economie Financière et Gestion des Entreprises.

Dans le dossier de la construction de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, en France, le processus est dirigé par les gouvernants, et par conséquent, rappelle-t-il, repose sur la capacité des décideurs d’établir un vrai dialogue. « Plutôt que d’acceptabilité sociale, il faudrait penser en termes de développement local résilient et donc de la recherche d’une véritable cohésion sociale », relève le chercheur.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Nicole Huybens préfère se pencher sur la « non-acceptabilité sociale ». Les acteurs sont trop souvent réduits à être des « parties prenantes », une dénomination qui gêne la chercheuse. « Ce sont plutôt des parties donnantes, investies de responsabilités et gardiens de territoire, comme les autochtones, qui souvent sont obligés d’adopter le langage de l’économie pour se faire entendre et défendre leurs droits », souligne-t-elle.