Le harcèlement, les menaces et l’intimidation dont a été victime le Pharmachien ont créé de l’émoi chez les vulgarisateurs francophones. Mais ce n’était qu’une question de temps avant qu’un cas de ce genre ne surgisse : parce que les vulgarisateurs anglophones, eux, vivent depuis des années déjà avec de telles épées de Damoclès au-dessus de leurs têtes.

Le nom qui revient le plus souvent sur la liste est celui de Paul Offit. Dès 2009, ce professeur de pédiatrie à l’hôpital général pour enfants de Philadelphie, était la cible d’attaques hostiles, allant jusqu’aux menaces de mort, pour ses prises de position publiques contre les pseudosciences en général et les charlatans de l’anti-vaccination en particulier. Dans une entrevue publiée en octobre 2009 dans le magazine Wired, il déclarait avec dépit :

J’avais tendance à dire que la vague [anti-vaccination] s’inverserait lorsque des enfants commenceraient à mourir. Eh bien des enfants ont commencé à mourir. Alors à présent, j’ai changé ma phrase pour "lorsque suffisamment d’enfants commenceront à mourir".

Tout récemment, des stratégies de ces groupes anti-vaccins sont apparues au grand jour : certains vont jusqu’à recommander à leurs membres d’attaquer sur la place publique des parents qui viennent de perdre un enfant. Selon un reportage de CNN diffusé le 19 mars, ils se rendent par exemple sur la page Facebook du parent et y envoient des messages « disant que les parents mentent et que leur enfant n’a jamais existé, ou que les parents ont tué leur enfant, ou que les vaccins ont tué l’enfant, ou une combinaison de tout cela ».

Larry Cook, fondateur de Stop Mandatory Vaccination, n’a pas nié l’existence de telles attaques contre les mères d’enfants décédés. Dans un courriel à CNN, il écrit que les membres de son groupe font plus d’un demi-million de commentaires sur la page Facebook du groupe chaque mois.

Des attaques coordonnées

Qu’il s’agisse de parents ou de vulgarisateurs toutefois, les attaques ont souvent en commun d’être coordonnées. Dans le cas des anti-vaccins qui attaquent les parents, tout comme dans le cas des menaces lancées contre le Pharmachien, c’est sur un forum d’Internet (Facebook, Reddit ou autre) qu’une ou des personnes lancent l’idée et proposent « l’argumentaire » à employer, en plus d’identifier, si besoin est, son employeur ou un de ses proches… Et plus le forum est populaire, plus les « attaquants » seront nombreux (et même internationaux).

Qu’elles soient coordonnées ou spontanées, ces attaques ont ensuite deux caractéristiques :

  • leurs acteurs rejettent l’idée que la méthode scientifique s’applique à leur cas (quoiqu’ils puissent la juger très pertinente dans les autres disciplines scientifiques) ;
  • et l’idée d’un complot piloté par l’industrie pharmaceutique (ou par Monsanto) est omniprésente dès qu’il est question de santé ; si l’histoire n’a rien à voir avec la santé, le complot est souvent piloté par la NASA.

Avec le concept de complot, on déborde du coup au-delà de la vulgarisation scientifique : en janvier dernier, The Guardian donnait la parole à cinq « victimes des théories du complot ». L’une d’elles était Paul Offit, les autres allaient du parent d’un enfant mort dans la tuerie de l’école Sandy Hook et qui est accusé d’avoir tout inventé, jusqu’à la créatrice de jeux vidéo Brianna Wu, emportée dans la tourmente des trolls dans ce qu’on a appelé le Gamergate. Point commun à ces cinq victimes : une déferlante d’hostilité qui résiste à tous les efforts pour introduire des faits rationnels dans la discussion, alimentée par des « influenceurs » sur les réseaux sociaux jusqu’à l’animateur de radio d’extrême-droite Alex Jones, en passant par des forums semi-anonymes sur 4Chan ou Reddit.

Tous ces adhérents aux théories du complot, qu’ils touchent à la science ou non, ont à leur tour deux caractéristiques communes :

  • un sentiment d’être menacé par quelque chose ; la menace perçue tourne soit autour de l’immigration, soit autour du gouvernement, soit autour des « élites » ;
  • et un sentiment d’être exclu du pouvoir — le pouvoir politique, ou médiatique, ou scientifique — qui veut limiter nos libertés, nous injecter une maladie, ou qui dissimule un grand secret.

Les théories du complot ont évidemment toujours existé, mais leur association avec les réseaux sociaux est devenue en soi un nouveau sujet d’étude : ces théories sont-elles plus difficiles à déraciner dès lors que ces gens se sont trouvés des groupes auxquels ils peuvent s’identifier ? Jusqu’à quel point les réseaux sociaux contribuent-ils à ce que des citoyens perdent toute inhibition lorsqu’il s’agit d’attaquer quelqu’un ?

Parce que complot ou non, la vigueur des réactions est, elle aussi, un objet d’étude en soi pour les psychologues. Ce ne sont plus uniquement des sujets chargés d’émotions, comme la vaccination ou la lutte contre le cancer, qui provoquent ces réactions viscérales :

  • Le mois dernier, on apprenait que des chercheurs en santé publique étaient l’objet, sur les réseaux sociaux, de harcèlements et de menaces de mort, pour avoir émis des conseils de prudence… sur le vapotage.
  • La semaine dernière, un reportage de Reuters révélait qu’un professeur de l’Université Oxford, Michael Sharpe, continuait d’être l’objet d’insultes par courriel et par Twitter, huit ans après avoir publié les résultats d’une étude clinique sur… le syndrome de fatigue chronique.

La raison de la colère dans ce dernier cas : ces gens sont choqués que cette étude ait pu conclure que le syndrome de fatigue chronique est un trouble psychologique. Or, cette étude n’a même pas conclu qu’il s’agit d’un trouble psychologique.