À la vitesse où fondent les glaciers, ce sont des traces irremplaçables de l’histoire de notre planète qui vont disparaître, avant que les scientifiques n’aient eu le temps de les préserver.

On parle ici des carottes de glace, ces très longs « tubes » qui sont forés sur un glacier, et à l’intérieur desquels une foule d’informations, incluant les variations de température d’une année à l’autre, ont laissé une empreinte dans les bulles d’air. En dehors des épaisses couches de glace qui recouvrent le Groenland et l’Antarctique, il n’y a qu’au sommet des glaciers qu’on peut retrouver une accumulation de glace suffisante pour remonter de 1000 à 15 000 ans dans le passé.

Des scientifiques s’y emploient avant qu’il ne soit trop tard et la tâche n’est pas facile, tant les sommets de certains de ces glaciers sont difficiles d’accès, et soumis à une météo hostile. Mais les risques en valent la peine, commente dans un reportage récent du magazine britannique The New Scientist la chimiste de l’environnement Margit Schwikowski, revenue en octobre 2020 d’une expédition sur le glacier de Corbassière, dans les Alpes suisses : «loin dans les profondeurs de ces glaciers, il y a un processus étonnant, où de l’air ancien est préservé depuis l’époque où il a été emprisonné dans la glace ».

Son équipe contribue au projet international Ice Memory, créé en 2015 sous l’égide de l’UNESCO et qui vise en priorité les glaciers les plus vulnérables. Les groupes d’experts de ce type de forage ne sont pas si nombreux à travers le monde « et nous devons donc faire converger nos forces ».

Et même quand on parvient à extraire quelque chose du glacier que l’on pensait être encore « intact », il se peut que les épisodes de réchauffement des dernières années aient déjà fait leur œuvre: dans le cas du glacier de Corbassière justement, relate le New Scientist, il s’est avéré qu’il était déjà trop tard. Au cours des deux derniers étés, les surfaces du glacier ont fondu plus que d’ordinaire, de l’eau a filtré à travers quelques couches de neige, jusqu’à geler à nouveau un peu plus « bas ». Résultat, une chronologie confuse, et de l’information perdue.

Pendant qu’aux quatre coins du monde, des experts de toutes les disciplines s’inquiètent de l’impact qu’aura la fonte de toute cette glace sur la hausse du niveau des mers, les gens du projet Ice Memory, eux, s’inquiètent de perdre l’équivalent d’une bibliothèque inestimable sur l’évolution des climats des 15 000 dernières années, sur l’évolution de microorganismes peu connus pendant la même période, ou même sur des traces d’activités humaines remontant à l’Empire romain. Les calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique permettent certes de remonter plus loin dans le temps —des centaines de milliers d’années, au moins— mais les glaciers ont l’avantage d’être répartis sur tous les continents, sauf l’Australie, et d’offrir ainsi des « regards » plus diversifiés.

Encore que, même sur ce dernier point, les opportunités rétrécissent. En dehors des glaciers européens qui disparaissent  très vite, la prochaine cible des chercheurs est le Mont Kilimandjaro, en Tanzanie, dont les 6000 mètres d’altitude permettent même d’espérer récolter des données sur le passé de la troposphère moyenne —une région de l’atmosphère cruciale pour la météo planétaire et l’évolution des climats. Mais le compteur tourne: au cours du dernier siècle, 85% de ce glacier a fondu.