La communication scientifique n’est plus ce qu’elle était: c’est ce qui se dégage d’un avis du comité d’éthique du CNRS français, partagé entre le désir de vanter le travail de communication des résultats et de vulgarisation qui s’est fait dans l’urgence des 18 derniers mois, et les dérives de certains scientifiques vers ce que les auteurs appellent pudiquement « des thèses contestables ».

L’avis commence par souligner les bons coups: « les connaissances sur le SARS-CoV-2 et la COVID-19 ont très rapidement évolué grâce à une mobilisation inédite de la communauté scientifique internationale, au partage des données et à une politique éditoriale d’ouverture des publications ». Il salue aussi « le difficile et indispensable travail des journalistes ».

Mais l’avis comporte des critiques non dissimulées sur le « comportement irresponsable de certains chercheurs qui ignorent, ou veulent ignorer, les fondements de la démarche scientifique que sont la rigueur, l’honnêteté, la fiabilité et la transparence des méthodes utilisées ». Cela inclut des études publiées dans la hâte —comme celle qui fut rétractée par la revue médicale The Lancet en juin 2020— ainsi que des activités de vulgarisation qui, à travers les nouveaux outils d’Internet, ont parfois servi à « communiquer des informations scientifiquement contestables, non validées par les pairs ». Dans les deux cas —études et vulgarisation— le premier exemple donné est une certaine hydroxychloroquine.

Quelques-unes des dérives déjà connues de l’équipe de Didier Raoult sont mentionnées, comme la parution de leur étude préliminaire, 24 heures après avoir été soumise à une revue dont l’un des signataires de l’étude était aussi l’éditeur en chef. Ou le fait que près de 40 % des articles publiés dans cette revue ont été co-signés par le dit éditeur en chef ou par un des chercheurs de la même équipe. « On peut s’inquiéter de ce que cette étude si peu probante ait pu susciter une telle adhésion du public. Il a été impossible par la suite d’en corriger les effets. »

Le tout, parfois encouragé par « certains médias de grande écoute [qui] ont favorisé une communication spectacle » et ont « servi de tribune à des scientifiques pour y développer des thèses contestables ».

Est salué au passage le travail des journalistes scientifiques, « confrontés quotidiennement à un afflux de résultats susceptibles d’avoir un impact sur la santé des citoyens, à des informations contradictoires, à la pression des réseaux sociaux, à des déclarations intempestives », en plus de faire face à un avenir incertain pour leur profession.

Mais est souligné aussi le rôle des autres médias, « mêlant des faits scientifiquement établis à de simples conjectures, voire à des rumeurs sans les contextualiser et les questionner ». Et ont parfois accompli cela avec le soutien de quelques scientifiques qui, « par leurs propos délibérément provocateurs et peu scrupuleux, voire irresponsables, contribuent à brouiller les messages à destination du public. »

L’écriture de ce document s’est étalée de juin à août, et il n’a été publié que cette semaine, ce qui le place en décalage par rapport aux controverses apparues et disparues sur les réseaux depuis 18 mois, et pour lesquelles des interventions de ce genre avaient souvent été réclamées. Le comité s’excuse même d’avoir pondu ce document « sous le coup de l’émotion provoquée par cette crise » qu’est la pandémie.

Il n’en étonne pas moins par ses critiques des dérives, allant jusqu’à suggérer qu’on utilise l’expression « populisme scientifique »:

Le populisme scientifique a une caractéristique qui le rapproche du populisme politique : il donne l’illusion de pouvoir accéder au « savoir » sans passer par les instances de validation du fait scientifique. Le populiste politique sollicite un consensus sans représentativité référendaire tandis que le populiste scientifique s’appuie sur une opinion sans représentativité académique.

Et ici encore, le premier exemple qui surgit est Didier Raoult. « Le soutien sans partage d’une partie de la population au traitement à l’HCQ préconisé par Didier Raoult revêt certains traits du populisme scientifique : méfiance à l’égard de ceux qui s’expriment, mais ne fournissent pas de clefs immédiates aux questions posées ; préférence pour les solutions simples et rassurantes ; défiance vis-à-vis des élites supposées ignorantes des réalités de terrain ; opposition de communautés régionales éloignées du centre de gravité parisien de prise des décisions ; rejet des affirmations des scientifiques jugés compromis par leur proximité avec l’instance politique qu’ils conseillent ; enfin une forme de fascination exercée par une « personnalité forte » qui s’affirme par ses défis contre la représentativité académique. »

Des pistes de solution? Rappeler aux chercheurs leur responsabilité de scientifique lorsqu’ils s’engagent dans l’espace public, renforcer les échanges entre scientifiques et journalistes pour que chacun apprenne de l’autre, valoriser le métier de journaliste scientifique, mais aussi, dans le contexte des médias sociaux qui est à présent le nôtre, que le monde de la recherche mette en place « une stratégie de lutte contre la désinformation ».