Plusieurs détracteurs des vaccins contre la COVID s’en sont pris aux vaccins dits « génétiques », qu’ils soient à base d’ARN messager (Pfizer ou Moderna) ou d’ADN (AstraZeneca). Leurs accusations portent sur ce qu’ils perçoivent comme des dangers, et en particulier sur cinq principaux problèmes. Le Détecteur de rumeurs examine ces problèmes un à un.


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Parmi les détracteurs, on note des scientifiques, comme le Dr Robert Malone, médecin et chercheur américain qui se présente à tort comme « l’inventeur » de la technologie des vaccins à ARNm, le Canadien Byram Bridle, chercheur en virologie vétérinaire à l’Université de Guelph, ou le médecin pathologiste américain Ryan Cole, de l’Idaho. Ce sont trois scientifiques dont les parcours et les arguments, souvent fondés sur des recherches sérieuses, en ont fait des vedettes sur les réseaux sociaux opposés à l’actuelle campagne de vaccination.

1) La protéine « spike » est toxique? Vrai… mais pas avec le vaccin

Dans une vidéo devenue virale en décembre 2021, où il condamne fortement la vaccination des enfants, le Dr Malone insiste sur le fait que les vaccins enseignent à nos cellules à fabriquer la protéine-clé du « spicule » du virus (en anglais, la protéine spike). Cette protéine se répandrait ensuite dans le sang et pourrait causer des dommages irréversibles dans de nombreux organes.

Il n’est pas le seul scientifique à dénoncer dans ces termes la « toxicité » des vaccins à l’ARN. Le Dr Byram Bridle a aussi mentionné ce problème sur les ondes d’une radio canadienne, propos abondamment rediffusés sur les réseaux sociaux. Lors du développement des vaccins, affirme le DBridle, nous ne savions pas que cette protéine était toxique. À ses yeux, les protéines spike ne restent pas au site d’injection (les muscles du bras), mais entrent dans la circulation sanguine et se répandent dans le corps, s’accrochant ensuite à certains récepteurs de nos cellules où elles provoqueraient des caillots et de l’inflammation.

Si plusieurs recherches ont effectivement démontré que la protéine du virus peut se disperser dans l’organisme et engendrer des effets délétères, cela n’est pas le cas avec les fragments de protéines produits à la suite de la vaccination.

Dans le cas de la protéine du virus, on a démontré qu’elle pouvait se fixer sur les parois des vaisseaux sanguins du cœur et expliquer certaines complications cardiaques observées chez les personnes hospitalisées. Cela se produit surtout avec le virus complet, mais aussi avec la protéine prise isolément. D’autres recherches ont montré que cette protéine pouvait, chez la souris du moins, traverser la barrière hémato-encéphale qui isole normalement les tissus du cerveau. On a mis en évidence, mais uniquement in vitro, son action possible dans certains processus neurodégénératifs. On a aussi étudié la dispersion de cette protéine chez le poisson-zèbre, et noté divers effets cytotoxiques dans l’ensemble de l’organisme. Plusieurs chercheurs ont avancé que la toxicité de la protéine spike pourrait expliquer en partie les cas de Covid longue, ce qui n’a jamais été démontré.

Mais attention : les recherches sur les animaux impliquaient toutes de fortes doses de cette protéine, et les recherches sur les humains portaient sur des malades ayant souffert d’une forte infection à la COVID, pour qui les charges virales étaient considérables : des centaines de millions de virus, libérés un peu partout dans l’organisme… et qui continuent d’être produits ici ou là, même après que les symptômes respiratoires aient disparu. Avec la vaccination, on n’est pas dans le même ordre de grandeur, ni la même durée.

Dans le cas des vaccins, les fragments d’ARN ou d’ADN inoculés donnent aux cellules la « recette » pour fabriquer elles-mêmes cette protéine, afin d'entraîner le système immunitaire à la reconnaître pour ensuite la détruire. Mais les cellules humaines la produisent sous forme de fragments et non pas de protéines entières. Ces fragments sont incapables de se fixer aux récepteurs ACE (ceux que cible le virus) et n’ont donc pas les mêmes effets dits « cytotoxiques », comme l’explique le site canadien de vulgarisation La Science d’abord.

De plus, parce que le vaccin est inoculé dans le tissu musculaire (deltoïde) où il sera absorbé par les cellules, la production de ces fragments de protéines demeure locale. La production d’anticorps mise en branle fait en sorte que ces fragments sont rapidement détruits, contrairement à ce qui se passe avec l’infection virale qui, elle, peut durer plusieurs jours, voire quelques semaines.

Des analyses post-vaccinales (comme celle de chercheurs de l’Université Harvard, citée par Bryam Bridle) ont montré qu’on retrouve encore des fragments de protéines dans la circulation sanguine jusqu’à 7 ou 8 jours après la vaccination, mais les concentrations relevées sont infimes. Comme le soulignait l'été dernier David Walt, directeur du groupe ayant mené cette recherche, « les niveaux que nous avons mesurés chez certaines personnes après la vaccination étaient incroyablement bas et nous n’avons pas trouvé de spike entière chez la plupart des personnes vaccinées. »

Certes, il peut arriver que quelques microgouttelettes du vaccin s’échappent dans la circulation sanguine, et que la production de protéine spike se fasse par accident, ailleurs dans l’organisme. Mais cette production y sera infime, et elle générera là aussi une production d’anticorps… ce qui n’est pas mauvais.

Quant au lien possible de cette protéine avec la COVID longue, les recherches tendent plutôt à associer ces symptômes à une réaction auto-immune liée à la surproduction d’anticorps, et non pas à la protéine du virus. Et les données de recherche confirment que les vaccinés sont beaucoup moins susceptibles de souffrir de la COVID longue que les victimes de l’infection.

2) Un gène viral, transmis à vos enfants? Faux

Dans la vidéo déjà citée, le Dr Malone affirme aussi qu’en donnant à nos cellules la recette de production de la protéine spike, les « vaccins génétiques » induiraient un changement irréversible : la production de protéines toxiques se poursuivrait toute la vie. Cela favoriserait le développement de maladies auto-immunes. Et cette modification génétique pourrait devenir héréditaire.

Heureusement pour les vaccinés, tout est faux dans cette affirmation. Comme le souligne François Meurens, professeur en immuno-virologie à l’École nationale vétérinaire de Nantes-Atlantique, dans un survol des avantages et inconvénients des vaccins à ARN, les vaccins actuels contre la COVID-19 ne constituent pas une thérapie génique. Ce ne sont que des petits brins d’acides nucléiques qui n’ont pas la capacité de modifier nos gènes.

En effet, les ARN messagers qu’on utilise dans ces vaccins ne peuvent pas entrer dans le noyau de la cellule, là où se trouvent nos gènes; ils restent dans ce qu’on appelle le cytoplasme des cellules, où ils sont rapidement dégradés. Pour pénétrer dans ce cœur de la cellule, les molécules déjà présentes dans le cytoplasme doivent être porteuses d’un « étiquetage » spécifique afin de s’attacher à ce qu’on appelle des « molécules de transport ». On retrouve de telles molécules dans les rétrovirus comme celui du sida, mais pas dans les vaccins.

Certes, une personne précédemment infectée par un tel rétrovirus pourrait avoir gardé dans ses cellules de tels porteurs moléculaires, mais ils ne seront utiles que si l’ARN vaccinal possède le bon « étiquetage ». Et même si, par un mécanisme inconnu, cet ARN messager parvenait malgré tout à atteindre le noyau, il ne pourrait s’intégrer dans notre génome que s’il était transformé en ADN, ce qui nécessite des enzymes très particulières, appelées transcriptases inverses. Certaines protéines avec une activité de transcriptase inverse, comme l’ADN polymérase êta, ont bel et bien été identifiées dans nos cellules, mais elles n’interagissent pas avec les brins d’ARN de type « messager ».

Enfin, il faudrait que l’ADN ainsi formé par rétro-transcription possède aussi des marqueurs spécifiques pour s’insérer dans nos gènes au bon endroit, afin d’être actif. Conclusion : une modification irréversible des gènes de nos cellules est impossible.

Et on parle ici de cellules des tissus musculaires, et non des cellules reproductrices, seules capables d’affecter nos descendants.

3) Les vaccins génétiques pourraient favoriser l’infection, au lieu de l’empêcher? Non démontré

C’est un des aspects paradoxaux de l’immunisation. Il arrive parfois que les anticorps (induits par le vaccin ou par une infection préalable) ne soient pas assez efficaces pour détruire le virus. Parce qu’ils s’accrochent malgré tout à la paroi de ce virus, ils en camouflent les protéines de surface et empêchent alors les macrophages et les neutrophiles (les principaux agents de la réaction immunitaire précoce) de reconnaître ces virus et de les éliminer. En fournissant au virus un « camouflage », les anticorps rendent même plus facile l’infection d’autres tissus. On parle alors d’anticorps facilitants, ou d’infections favorisées par les anticorps (ADE en anglais, pour Antibody Disease Enhancement).

D'abord très controversée, l’existence de ce phénomène a été démontrée dans les années 2010, d'abord en médecine tropicale sur des flavivirus transmis par des moustiques (dengue, fièvre jaune, Zika) puis sur le virus du sida. Dans le cadre de la pandémie de COVID, certains ont proposé ce mécanisme comme explication à certaines formes graves de la maladie qui auraient été « amplifiées » par la présence de tels anticorps facilitants, résultant d’infections antérieures par d'autres coronavirus.

De fait, une recherche chinoise publiée en décembre 2021 dans la revue Viruses, a montré in vitro, dans les sérums de patients convalescents, des traces de ce phénomène de facilitation. Le cas d’un Américain de 25 ans infecté deux fois en deux mois par deux variants du SARS-CoV-2, avec une infection plus sévère la seconde fois, a été décrit en octobre 2020 dans The Lancet. Une charge virale plus élevée ou un virus plus virulent pourraient expliquer la sévérité de la seconde infection, mais les auteurs n’excluent pas qu’il ait pu s’agir d’une infection facilitée par les anticorps.

Le phénomène est aujourd’hui bien documenté, de telle sorte que tout fabricant d’un nouveau vaccin doit désormais vérifier, lors des essais cliniques, si les anticorps produits par l’immunisation peuvent avoir induit cet effet chez certains participants aux tests. Dans le cas des trois vaccins « génétiques » contre la COVID, ce ne fut pas le cas. Bien sûr, si le phénomène est très rare, il pourrait avoir échappé aux analyses. Cela dit, si certaines études in vitro ont cru avoir observé le phénomène, il n’a jamais été démontré: après plus de 7 milliards de doses de vaccins administrées dans le monde, il serait à tout le moins extrêmement rare, conclut ce survol publié en janvier 2022, dans le journal Le Monde.

Dans un article du quotidien Libération, le Dr Stephen J. Kent, coauteur d’une recherche en septembre 2020 qui évoquait la possibilité d’ADE avec les vaccins anti-COVID, soulignait par ailleurs que, dans presque toutes les infections survenues malgré le vaccin, « les données montrent clairement qu’elles sont plus modérées chez les personnes vaccinées. Quand nous avons écrit notre article, l’ADE était un risque, mais le temps a prouvé que ce n’était pas un problème. »

4) L’immunité naturelle, meilleure que l’immunité vaccinale? Ça dépend contre quoi

Le virus de la COVID comprend une enveloppe de protéines et un grand nombre de protubérances – les spicules – qui lui permettent de s’agripper aux récepteurs ACE de nos cellules. Lors d’une infection, le système immunitaire réagit à l’ensemble de ces protéines, et produit donc toute une collection d’anticorps.

À l’inverse, les vaccins actuels ne présentent à l’organisme que certains brins d’ARN ou d’ADN, associés à une seule des protéines du spicule. Pour les développeurs de ces vaccins, cela présentait un avantage : en s’attaquant à cette seule protéine, on obtient une mise en échec immédiate du virus, avec potentiellement moins d’effets inflammatoires.

Mais parce que l’infection naturelle induit la production d’une plus large gamme d’anticorps, les malades guéris seraient-ils mieux protégés que les vaccinés contre les assauts des nouveaux variants? C’est ce que semblait confirmer une étude israélienne, prépubliée en août 2021 (c’est-à-dire sans vérification par les pairs). Selon cette étude très souvent citée sur les réseaux sociaux depuis, les personnes ayant été infectées par le virus, qu’elles aient ou non reçu le vaccin par la suite, auraient présenté 13 fois moins de risque d’infection ultérieure que les personnes vaccinées. Mais ce résultat contredit un survol plus modeste menée par les CDC américains, ce qui a conduit bien des chercheurs à questionner sa méthode. En outre, l’étude israélienne mentionnait expressément que « les personnes qui avaient d’abord été infectées par le SARS-CoV-2 et qui ont reçu ensuite une première dose du vaccin ont gagné une meilleure protection contre le variant delta. »

Enfin, la différence de protection calculée par l’équipe israélienne concerne la protection contre le risque d’infection, et non pas contre les formes sévères de la maladie —celles qui conduisent à une hospitalisation. Or, de nombreuses études récentes portant sur le variant omicron ont confirmé que la protection contre les formes graves de la maladie est supérieure avec le vaccin. La stratégie proposée par les opposants aux vaccins, soit de refuser la vaccination pour « profiter » de la protection liée à l’infection naturelle, équivaut donc à s’exposer à un risque de complications beaucoup plus élevé.

5) Les vaccins favoriseraient l’apparition de nouveaux variants? Faux

Pour les détracteurs des vaccins actuels, le fait que l’organisme vacciné ne réagisse qu’à la protéine spike créerait une « pression sélective » en favorisant les virus porteurs des mutations à cette seule protéine. C’est cette pression sélective qui expliquerait la prolifération de variants (alpha, delta puis omicron), qui sont tous porteurs de ce type de mutation qui rend les vaccins moins efficaces.

Mais comme l’expliquait en février le Dr Ciriaco Piccirillo, immunologiste au Centre universitaire de santé McGill, dans une entrevue à l’émission Les Décrypteurs, de Radio-Canada, l’apparition de variants est un phénomène aléatoire qui dépend avant tout du rythme de réplication du virus dans l’organisme : puisque les vaccins ralentissent cette réplication, ils diminuent le risque d'émergence de variants. D’ailleurs, la littérature montre que les variants les plus notables de notre histoire pandémique ont émergé chez les patients immunodéficients, ou dans des pays où la vaccination n’était pas répandue.

Crédits photo: Brano / Unsplash

Ce texte a été modifié le 12 mars pour ajouter une clarification sur la transcriptase, au point 2.