Depuis le début de la pandémie, des références à Nuremberg ont régulièrement surgi : chaque fois, leurs auteurs contestent la légitimité du port du masque, du passeport vaccinal ou des vaccins, en faisant un parallèle entre ces mesures et les atrocités nazies de la Deuxième Guerre mondiale. Le Détecteur de rumeurs décortique sur quoi s’appuient ceux qui font ce parallèle.


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L’origine des termes

Le procès de Nuremberg, du nom de la ville d’Allemagne où il a eu lieu en 1945-46, a jugé les principaux responsables de l’ex-Allemagne nazie. Accusés de « crimes de guerre » et de « crimes contre l’humanité » — cette dernière accusation étant une notion nouvelle pour l’époque — 12 d’entre eux sont condamnés à mort, et 7, à la prison à perpétuité. On doit à ce procès la définition de « génocide » adoptée par les Nations unies en 1948.

Le Code de Nuremberg a été publié à l’issue d’un autre procès, qui a lui aussi eu lieu à Nuremberg, en 1946-47. Vingt-trois médecins ont été accusés d’avoir commis des atrocités dans les camps de concentration. Ces « scientifiques » avaient fait subir des expériences médicales aux prisonniers — qui n’avaient par définition aucune possibilité de consentir — et qui ont mené à des handicaps ou à la mort. Les 10 points du verdict de culpabilité sont aujourd’hui connus comme le « Code de Nuremberg ». Celui-ci a été remplacé par la Déclaration d’Helsinki en 1964.

L’obligation du port du masque, un crime de guerre ? Non

En janvier 2022, une publication Instagram, reprise sur Facebook, laissait entendre que l’obligation du port du masque serait une violation du Code de Nuremberg, et constituait « un crime de guerre ». Or, l’extrait publié n’était même pas tiré du Code de Nuremberg, comme l’équipe de vérification des faits de l’AFP l’avait rapidement signalé. Dans l’image qui a circulé un peu partout, on faisait ainsi référence à l’Article 6, section 3 du Code de Nuremberg, qui n’existe pas.

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Mais ce parallèle entre port du masque et violation du Code — qui avait souvent été répété en 2020 et 2021 — montre une mauvaise compréhension de ce qu’est le Code de Nuremberg :

  • le Code s’applique uniquement à la recherche clinique sur les humains ;
  • les masques sont une mesure de santé publique adoptée par les gouvernements pour protéger leur population, et non de la recherche clinique ;
  • même si le Code a eu une influence considérable sur l’éthique médicale, ce n’est pas une loi juridiquement contraignante ;
  • enfin, le Code de Nuremberg n’est pas consacré aux crimes de guerre, mais aux expérimentations médicales : c’est le procès de Nuremberg qui a jugé des crimes de guerre.

Par ailleurs, il faut noter que les règles bioéthiques relatives au consentement volontaire et à l’expérimentation médicale, qui sont bien implantées dans les codes de pratiques des médecins et dans les protocoles de développement de médicaments, vont beaucoup plus loin que le Code de Nuremberg.

Rappelons également qu’un crime de guerre est une violation du droit de la guerre, qui règlemente les méthodes et les moyens de faire la guerre et vise à protéger les civils. Par conséquent, s’il n’y a pas de guerre, il n’y a pas de crime de guerre. C’est la raison pour laquelle on évoque en ce moment des accusations de crime de guerre dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Quant à la notion de crime contre l’humanité, elle est plus large, et protège les civils de certains abus, y compris en temps de paix. On parle alors de meurtre, d’extermination, d’enlèvement, de déportation et d’autres actes inhumains contre une population civile. Ce qui est loin de l’obligation de porter un masque en public.

La vaccination contre la COVID, un crime de guerre ? Non

Ce parallèle avec Nuremberg n’a pas été réservé aux masques : certaines personnes ont aussi clamé que la vaccination violait le Code de Nuremberg et pouvait conduire à des accusations de crimes de guerre. On peut observer une de ces affirmations dès mai 2020, soit six mois avant le début de la campagne de vaccination.

C’est la partie du Code en lien avec le consentement éclairé qui est souvent utilisée. Ceux qui l’invoquent sous-entendent que nous participons à une vaste expérimentation à laquelle nous n’avons pas volontairement consenti. Les experts interrogés là-dessus semblent pourtant unanimes : les principes du Code de Nuremberg sont « parfaitement compatibles » avec une campagne de vaccination. Le vaccin a été dûment testé, est passé par toutes les étapes d’autorisation, et personne n’a été vacciné contre son gré.

Un Nuremberg 2.0 en préparation ? Non

Le troisième parallèle qui circule est celui voulant qu’un nouveau procès de Nuremberg serait en préparation pour « juger » les « responsables » de la pandémie, c’est-à-dire les chefs d’État des différents pays de la planète, l’Organisation mondiale de la santé, les organismes réglementaires comme le CDC aux États-Unis, les scientifiques, les médias, Bill Gates et même le groupe de Davos (pour des raisons qui ne sont jamais clairement expliquées).

Cette idée émane de l’avocat allemand Reiner Fuellmich qui, selon différentes analyses qui lui ont été consacrées, semble adhérer à un grand nombre des théories du complot qui circulent sur la pandémie. Il s’est associé à trois confrères en juillet 2020 pour créer le « Comité d’enquête allemand Corona ». Sur leur chaîne YouTube et leur compte Telegram, le comité publie des vidéos (régulièrement démenties). Il appelle à manifester, lève des fonds et prépare des recours collectifs, donnant finalement « corps au fantasme de Nuremberg 2.0.», résume le média suisse Heidi News. « Nuremberg 2.0 serait donc juste un concept permettant de faire parler des actions de ce groupe d’avocats », peut-on y lire.

Une rumeur a circulé voulant que la Cour suprême du Canada aurait accepté d’entendre la plainte de Reiner Fuellmich pour crime contre l’humanité ; il n’en est rien.

Alors qu’un « Grand Jury »  avait été annoncé pour juillet 2021, ce qui a finalement été diffusé en ligne les 5 et 6 février 2022 n’avait aucun poids juridique. Si le Grand Jury est un outil-clé dans la justice américaine, on n’avait ici affaire qu’à un simulacre : Reiner Fuellmich et Viviane Fischer se sont filmés et ont diffusé sur les médias sociaux leur discussion, parlant via Zoom à des invités. Les organisateurs eux-mêmes ont confirmé, dans un communiqué publié sur le média complotiste France-Soir, que l’entreprise était purement symbolique : « nous entreprenons cette procédure en dehors du système actuel, en nous fondant sur le droit naturel ».

Organiser un véritable tribunal aurait demandé entre autres de nommer des juges et des procureurs, définir un acte d’accusation, déposer des plaintes contre des prévenus, fournir des preuves, instruire une enquête en y incluant les avocats de la défense, — il n’y avait aucune « partie adverse » dans cette activité. Aucun détail sur la juridiction, le pays ou la recevabilité de la plainte n’ont été déposés. La supposée « World Criminal Court » n’existe pas.

Ajoutons que des individus, même s’ils sont avocats, ne peuvent pas mettre sur pied un tribunal : seuls les États ont ce pouvoir.

Deux instances internationales existent pourtant, qui sont des héritières indirectes des procès de Nuremberg : la Cour internationale de justice et la Cour pénale internationale. Cette dernière est l’organe qui permet de désigner des coupables de crime de guerre. Aucune de ces deux instances n’a de procédures en ce moment concernant la pandémie.

Par contre, en février 2022, une commission parlementaire du Brésil a bel et bien déposé à la Cour pénale internationale un rapport demandant l’inculpation pour « crimes contre l’humanité » de plusieurs personnes, dont le président brésilien Jair Bolsonaro. Mais les accusations allaient dans un tout autre sens que celui souhaité par les antivaccins : la commission d’enquête parlementaire a ainsi accusé « le gouvernement d’avoir “délibérément exposé” les Brésiliens à “une contamination de masse” », rapporte l’Agence France-Presse. L’un des motifs étant son insistance à recommander, pendant la pandémie, des traitements inefficaces, comme l’hydroxychloroquine. On ignore si la Cour acceptera d’entendre la cause.

Se placer en position de victime

Le lien tracé avec le nazisme n’est pas innocent et est une tactique récurrente des complotistes, qui se placent ainsi dans une position de victime, résumait récemment Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l’Université Paris Diderot. De plus, en référant à un tribunal qu’ils qualifient de « populaire », les complotistes veulent se positionner du bon côté de l’histoire, celui des révolutionnaires, des résistants contre le « totalitarisme », expliquent plusieurs spécialistes.

 

Photo: Jessica Girvan / Dreamstime