C’est une coïncidence si une petite éclosion d’hantavirus et une grande éclosion d’Ebola ont soudain fait les manchettes, à moins d’un mois d’intervalle. Mais il y aura d’autres crises de ce genre: les épidémies vont devenir plus fréquentes et vont faire plus de dégâts à cause des conflits armés, du réchauffement climatique, et des coupes à l’aide internationale.
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C’est ce qu’on peut lire dans un rapport du Conseil mondial de suivi de la préparation aux crises sanitaires (Global Preparedness Monitoring Board, ou GPMB), rédigé avant les alertes à l’hantavirus et à l’Ebola. L’action collective, lit-on, est minée par la « fragmentation géopolitique, l’érosion des espaces civiques et les intérêts commerciaux ».
Le GPMB est un groupe d’experts mis en place en 2018 par la Banque mondiale et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et qui a pour but d’évaluer l’état de préparation —ou de non-préparation— des sociétés aux futures épidémies. Il avait été créé dans la foulée de la dernière grande épidémie d’Ebola en Afrique de l’ouest, qui avait fait officiellement plus de 11 000 morts (mais probablement beaucoup plus) entre 2013 et 2016. Le rapport du GPMB a été publié le 18 mai pour coïncider avec l’assemblée annuelle de l’OMS, qui se tient cette semaine à Genève.
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« Le monde n’est pas mieux protégé contre les pandémies » qu’il y a une décennie, insistent les experts à partir de leur analyse des réponses à six alertes internationales déclenchées par l’OMS pendant cette période, incluant l’Ebola, le Mpox (ou variole du singe) et la COVID-19. Malgré ces crises, la préparation est déficiente en matière d’accès aux traitements, aux diagnostics et aux traitements, spécialement dans les pays les plus pauvres. Et on commence à peine à mesurer les impacts des coupures massives des États-Unis dans leur agence d’aide au développement (USAID), en plus de leur retrait de l’OMS.
L’actuelle crise de l’Ebola « n’arrive pas dans le vide », commente depuis Genève l’expert en santé publique Matthew Kavanagh, directeur de Centre pour les politiques de santé à l’Université Georgetown. Il rappelle ce que les derniers jours nous ont appris: au Congo, les premiers symptômes identifiés chez un travailleur de la santé remontent déjà au 24 avril, mais les tests de laboratoire n’ont confirmé Ebola que le 15 mai. Un retard amplifié par le fait que les tests cherchaient la mauvaise souche d’Ebola. Lorsque l’alerte internationale de santé publique a donc été lancée le 17 mai, le virus avait eu le temps de se disperser dans au moins trois provinces du Congo et une de l’Ouganda. Le bilan officiel publié en fin de semaine — plus de 300 cas non confirmés et plus de 110 décès possibles— est donc fort probablement une sous-estimation, reconnaît le Centre de contrôle des maladies d’Afrique (Africa CDC).
Certains experts en santé publique sont plus directs dans leurs blâmes. « En temps normal, nous aurions des personnes sur place soutenues par les États-Unis » commente le Dr Craig Spencer, de l’Université Brown, lui-même un survivant de l’Ebola en 2014. « Il y a beaucoup d’organisations non gouvernementales qui ont travaillé au Congo depuis longtemps, qui font des choses comme de la prévention et des contrôles et qui s’assurent que les cliniques ont des équipements de protection. » Mais ce n’était pas le cas cette fois: « nous voyons ce qui arrive lorsque ces choses, malheureusement, ne sont plus en place. »
La même absence des États-Unis avait été remarquée le mois dernier lors de la première semaine de l’alerte à l’hantavirus sur le navire de croisière Hondius, dans l’Atlantique sud, reprochait Craig Spencer le 13 mai dans le magazine médical STAT. Parce que le retrait de Washington de l’OMS est devenu effectif en janvier 2026, les experts de son agence gouvernementale chargée du suivi des maladies —le CDC— n’avaient même pas, au début, l’autorisation de parler avec leurs homologues de l’OMS.
Une discussion entre cinq experts enregistrée le 15 mai et publiée sur le blogue de la Dr Angela Rasmussen, professeure de virologie à l’Université de Saskatchewan, posait la question « qu’est-ce qui a changé » entre la crise de l’Ebola de 2016 et la crise actuelle. Et la réponse était la même: ce qui a changé, c’est la politique, et cette crise-ci pourrait être pire que la précédente.
Historiquement, les États-Unis ont joué un rôle-clef dans les réponses aux éclosions d’Ebola. Les CDC ont été les chefs de file mondiaux dans la réponse rapide aux maladies infectieuses émergentes. Les National Institutes of Health (NIH) ont été responsables de la création de vaccins et de contre-mesures et ont soutenu des tests diagnostics. L’USAID a fourni de l’infrastructure et des formations. Les États-Unis et l’OMS ont travaillé étroitement pour coordonner les réactions. Tout cela est disparu. Les États-Unis n’ont rien fait.
Le rapport du GPMB, parce qu’il a été rédigé avant ces deux crises, voyait des développements positifs sur le plus long terme : depuis 2016, de nouvelles technologies, incluant les vaccins à ARN, ont « avancé à une vitesse sans précédent »; grâce à la COVID, des milliards de dollars ont été investis dans les stratégies de préparation et de réaction aux pandémies.
Mais la planète semble, depuis, reculer sur la volonté qui avait alors été affichée d’assurer un « accès équitable » aux vaccins et aux traitements dans les pays en voie de développement. Les auteurs donnent en exemple les vaccins contre le Mpox, qui ont mis deux ans pour rejoindre les pays africains touchés, alors qu’il avait fallu un an et demi aux vaccins contre la COVID —un délai qui avait été lui-même très critiqué.
Et c’est en plus des coupures dans la recherche aux États-Unis, rappelait Craig Spencer dans son texte du 13 mai: non seulement la recherche sur les vaccins à ARN semble avoir été suspendue dans ce pays, mais en plus, les NIH ont coupé l’an dernier les fonds à un des rares laboratoires qui étudiaient la souche Andes d’hantavirus. « Cette coupe n’aurait pas changé la trajectoire de l’éclosion, mais le symbolisme est difficile à manquer. »
Les solutions pour renverser la vapeur sont connues et seront discutées cette semaine à l’assemblée annuelle de l’OMS: mettre en place un système de surveillance permanent, un accès équitable aux soins et un financement durable. Mais cette mise en place dépend davantage du politique que de la communauté médicale.





