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C’est documenté : le racisme et la transphobie augmentent au Québec et au Canada. Et même chez les jeunes: dans les écoles, on remarque une hausse de l’intolérance à l’égard des personnes LGBTQ+, notait en février dernier une étude de l’UQAM.

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Il y a aussi une augmentation des commentaires haineux sur les réseaux sociaux, où l’homophobie et le sexisme s’affichent de manière très décomplexée.

« Je remarque de plus en plus de discours anti-trans et anti-immigration depuis trois ans », constate le professeur à l’École de travail social de l’Université de Montréal, Edward Ou Jin Lee. Il participait la semaine dernière à un colloque sur les « Discours haineux » et « l’inclusion des jeunes minorisés » dans le cadre du congrès de l’Acfas.

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Le contexte politique mondial, où on assiste à une montée de l’extrême-droite et du masculinisme, pourrait expliquer en partie ce que l’on constate, ici comme ailleurs.

Mais plus près de nous, la fermeture du chemin Roxham, en mars 2023, et les marches anti-trans tenues dans plusieurs villes canadiennes en septembre de la même année, semblent avoir eu un effet désinhibiteur sur les discours et les violences. Cela a eu un profond impact sur les communautés LGBTQ+ et racisées, particulièrement sur les jeunes.

« Les jeunes des minorités vivent également des formes de violences systémiques, par exemple des problèmes d’accès aux services, cela chevauche avec le racisme  », déclarait lors du colloque la professeure à l’École de travail social de l’Université de Montréal, Annie Pullen Sansfaçon.

Ses recherches portaient sur 91 jeunes adultes canadiens de 18 à 29 ans, s’identifiant comme Two-Spirit ou Indigiqueer —à l’intersection du genre, de la sexualité et de l’indigénéité. Les jeunes rapportent vivre plus de discriminations et d’oppressions de la part des Blancs mais aussi de la « violence latérale » —au sein de leurs communautés. 

Déni de l’identité, incompréhension de la part des aînés, manque d’acceptation, rejet, et aussi des violences intimes: ces jeunes vont développer un sentiment d’imposture et beaucoup de honte. « Ils vont vivre des problèmes d’identification à leur communauté et un grand sentiment d’isolement. » 

La chercheuse explique que les pratiques culturelles sont aujourd’hui très genrées alors qu’avant, de nombreuses cultures autochtones reconnaissaient des identités situées en dehors de la « binarité » du genre et de la sexualité. « C’est très difficile de lutter contre cette image binaire et de résister pour affirmer son identité », ajoute-t-elle.

La faute aux médias

Notre identité ne provient pas seulement de notre origine. « Il s’agit d’un processus social, c’est le fruit d’une assignation extérieure et des regards des autres sur nous », note l’étudiante à la maîtrise en communications institutionnelles de l’UQAM, Malika Alaoui.

Dans sa présentation sur les discours médiatiques, la polarisation et les jeunes minorisés, elle relève la présence d’une « panique morale » au sein des médias d’information. 

Loin de véhiculer une image progressiste de la jeunesse, « les discours différents, autour de l’identité et du genre par exemple, sont amplifiés et présentés comme de la propagande, par certains chroniqueurs. Cela participe à la construction de figures de menace », pense-t-elle.

Il y aurait ainsi la construction de « bons » et de « mauvais » jeunes, abonde l’étudiante au doctorat du Laboratoire d’anthropologie des mondes contemporains de l’Université libre de Bruxelles, Dounia Largo.

Les jeunes des minorités seraient particulièrement ciblés. « Lors de certains événements, comme des manifestations étudiantes, les médias traditionnels ne rendent pas toujours bien compte des faits du terrain. Cela engendre une racialisation des voix qui dérangent l’ordre établi », relève-t-elle.

Jusqu’au choix des mots qui deviennent politiques, voire connotés. « On trouve dans les médias des mots fourre-tout ou d’autres associant la religion ou la couleur de peau à la violence —par exemple, arabe et racaille, musulman et terrorisme. Alors comment s’étonner de la rupture de confiance de la part des jeunes qui ne veulent plus parler aux médias », ajoute la chercheuse.

Morgane Gelly, conseillère principale de recherche à l’École de travail social de l’Université de Montréal, va dans le même sens. Dans des travaux de recherche auprès de jeunes âgés de 16 à 25 ans ayant interrompu une transition médicale, elle rapporte que les jeunes qui font des détransitions sont perçus comme « transphobes » alors que leurs paroles sont plutôt instrumentalisées par les personnes critiques du genre. « Cela renforce le stéréotype et les jeunes ne veulent pas que l’on parle de leur expérience comme ça. Ils partagent avec les personnes trans beaucoup de choses —dysphorisme de genre, diversité sexuelle, affirmation d’une nouvelle identité— et ces discours les affectent autant que les personnes trans », rappelle la chercheuse.

L’autre comme bouc-émissaire

La jeunesse maghrébine s’avère quant à elle « hypervisible » dans les débats publics au Québec avec les questions de francisation et d’intégration, selon l’étudiante à la maîtrise de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), Djazia Bousnina.

À l’aide d’entretiens, d’observations dans des lieux publics et dans un groupe de chat de la plateforme Telegram, elle note différentes stratégies. Salim ne fréquente pas le parc de son quartier, Nour va éviter le centre-ville, Maya se fait regarder bizarrement au IGA. Les jeunes disent vivre du profilage racial et ont l’impression d’être souvent surveillés.

Et ce n’est pas qu’une impression. « Les jeunes maghrébins vivent quatre fois plus d’interpellations que les autres jeunes. Cela les pousse à résister à leur façon », relève encore la jeune chercheuse.

Tous ces jeunes sont des boucs-émissaires que la société tient responsables d’un climat social tendu, pense Marianne Chbat, directrice de la recherche du Groupe de recherche et d'intervention sociale (GRIS-Montréal), un OBNL qui milite pour une meilleure connaissance de la diversité sexuelle et de genre.

Lors du colloque à l’Acfas, elle revenait sur le rapport publié l’an dernier par le GRIS, « Augmentation des niveaux de malaise. Ce que les élèves du secondaire pensent de la diversité sexuelle, 2017-2024 »: plus de 35 000 élèves québécois s’étaient prononcés sur leurs sentiments sur la diversité sexuelle et la pluralité de genre.

Ce questionnaire avait fait grand bruit dans les médias et il avait été reproché aux chercheurs de ne pas parler des affiliations religieuses des répondants.

« Ce que l’on nous a reproché, c’était de ne pas cibler de responsables. Mais l’évolution du malaise quant à la diversité sexuelle est plus marquée chez les non-religieux. Même si le malaise des élèves catholiques progresse plus vite, cela reste un petit groupe par rapport à l’échantillon (17,5% des interrogés) », explique la chercheuse.

Elle aussi reproche une instrumentalisation des données par certains chroniqueurs. « Les musulmans ne sont pas plus homophobes, nos données ne montrent pas cela. L’homophobie existe aussi dans des milieux majoritairement blancs », assure Mme Chbat.

Certains propos normalisés comme « valeurs québécoises » font courir le risque de renvoyer dos à dos des groupes minoritaires. « Il faut faire attention à ne pas reproduire des divisions dans nos discours publics, mais plutôt adopter une posture nuancée et critique des données, celle qui dénonce à la fois l’homophobie et le racisme », ajoute-elle encore. 

Cela devient nécessaire pour sortir de la posture « eux » contre « nous ».

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