« Ceci est du vrai journalisme ». « Ceci n’est pas du vrai journalisme ». La question resurgit de temps en temps dans l’espace public, mais plus souvent encore, à l’interne, dans les congrès et les écoles de journalisme. Or, vacances aidant, je vais proposer une hypothèse hérétique.

Notre définition du « vrai » journalisme, c’est celle d’une autre génération. Celle des babyboomers qui ont déferlé dans les médias à partir de 1960, qui ont marqué, pour le mieux, l’évolution des journaux, et dont l’influence intellectuelle se fait encore sentir.

Cette génération, elle a grandi en Amérique du nord avec la quête d’indépendance des journalistes à travers leur syndicalisation. Elle s’est cristallisée sur des « héros » qui ont dévoilé le sinistre visage de la guerre du Vietnam et sur le duo Woodward-Bernstein du Watergate : le journaliste objectif, censé ne rapporter que les faits, sans humeurs.

Pourtant, si on remonte deux générations plus tôt, les Albert Londres en France, les Olivar Asselin au Québec, étaient tout sauf objectifs. Ils carburaient à l’indignation, maniaient la plume de l’ironie et de la fronde, ce qui ne les empêche pas d’être encore cités comme des modèles et de susciter des vocations.

À l’inverse, on peut aussi rappeler que la stratégie consistant à remettre discrètement des enveloppes contenant des billets verts fait partie de l’histoire officielle du journalisme des 19e et 20e siècles, et n’a pourtant jamais empêché d’appeler ces gens des journalistes.

Le journalisme scientifique, lui aussi, a son histoire. Dans leur ouvrage Savants et ignorants (1991), Daniel Raichvarg et Jean Jacques désignent le 19e siècle comme l’âge d’or de la vulgarisation scientifique. Lorsqu’on tient compte du plus petit nombre de gens qui savaient lire et des limites de leurs technologies de diffusion, la production d’aujourd’hui n’atteint en effet même pas le niveau de celle d’alors : magazines de vulgarisation (75 sont créés en France entre 1850 et 1914), livres pour le grand public et les enfants, expositions, conférences... Or, sauf quelques rares exceptions, rien de tout cela n’était fait par des journalistes.

C’étaient des scientifiques qui écrivaient les articles et les chroniques, produisaient les magazines, les livres, les expositions. Ainsi que, plus tard, les premières émissions de radio sur la science (George Colomb à Radio Paris, 1924-1939) et les premiers documentaires du cinéma (Jean Painlevé, précurseur d’un certain commandant Cousteau).

Les premiers journalistes scientifiques américains « à temps plein » n’apparaissent timidement que dans les années 1920 (la National Association of Science Writers sera fondée en 1934 avec 11 membres). Et encore faut-il attendre le décollage du programme spatial américain pour voir apparaître dans ce pays, à partir de 1960, une masse critique de journalistes scientifiques qu’on puisse définir comme un groupe à part. Soit à la même époque où, un peu partout en Occident, les associations de journalistes se donnent des assises et rédigent des règles d’éthique... et des définitions de leur métier.

Autrement dit, notre vision du journalisme dont on croit qu’elle est claire et nette et définitive, est vieille de tout au plus 50 ans. Pourquoi faudrait-il en faire la seule définition valable du journalisme, pour la génération qui vit désormais de la pige à un niveau qui aurait été inimaginable il y a 50 ans, et pour la génération qui vivra avec les blogues?

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Dans la 2e partie : le culte de l’objectivité