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Le blogueur est-il un journaliste de moindre envergure? J’ai déjà écrit sur ce blogue qu’en science, la question était réglée depuis des années —la réponse est non— mais au moment où les chercheurs en communication commencent à débarquer, il faut craindre que cette question ait encore quelques belles années devant elle.

Ça ne promet pas des débats très fructueux puisque, sur le terrain, toutes les tentatives —et elles ont été nombreuses— pour définir une frontière entre le journaliste et le blogueur, ont échoué. Le blogueur, tout comme l’hypothétique journaliste citoyen, peut rapporter un événement au coin de sa rue; le blogueur est, par l’expression régulière de son opinion, le clone du journaliste chroniqueur; le blogueur peut faire preuve d’indépendance; et ainsi de suite. Le blogueur, certes, n’est généralement pas payé. Mais le jour où il le sera?

Une étude apparue en ligne mercredi dernier a brièvement réveillé le débat. Et ce n’était pourtant pas son but. Les conclusions seraient passées inaperçues, n’eut été de leurs interprétations qui ont trahi, ou semblé trahir, une ignorance de la blogosphère. À paraître en avril dans BioScience, l'étude s’intéressait aux perceptions qu’ont les scientifiques des médias et de leur impact sur le public et sur les décideurs. À partir d’un échantillon uniquement tiré des neurosciences —131 Allemands et 126 Américains interrogés en novembre 2010, dont 79% ont plus de 40 ans— la recherche conclut qu’en très forte majorité (jusqu’à 90%), ces chercheurs préfèrent de loin les médias «traditionnels» aux blogues.

Jusque-là, pas de surprise. Mais des blogueurs, des journalistes et des lecteurs de blogues, ont sursauté devant un des paragraphes finaux, où les cinq auteurs de la recherche prétendent expliquer ce 90%:

Les scientifiques peuvent comprendre que les nouvelles en neurosciences dans les médias traditionnels sont plus susceptibles d’être d’une grande qualité que les nouvelles similaires sur les blogues. [Ces dernières] sont souvent écrites à la va-vite, sans l’aide de rédacteurs en chef expérimentés qui peuvent pointer des trous dans le récit ou peuvent insister sur une réécriture. Les billets de blogues tendent aussi à être plus courts, sans le type de complexité et de nuance possible dans le journalisme de longue haleine.
Deux journalistes dont la qualité du travail n’est plus à démontrer, l’Américain Carl Zimmer et le Britannique Ed Yong, ont été les premiers à sursauter, n’étant pas du genre à laisser traîner des trous dans leurs récits, ni à faire court, dans l’imprimé ou le numérique. Pour Ed Yong:

Tout ce paragraphe est du n’importe quoi... Les reportages sur les neurosciences dans les médias traditionnels sont, de notoriété publique, mauvais (...) et les blogueurs, dont plusieurs sont eux-mêmes des scientifiques actifs, font souvent un meilleur travail pour corriger les erreurs.

J’ajouterais que le journalisme scientifique n’est pas très présent dans les médias: au mieux, 5% de la masse rédactionnelle en Amérique du Nord. Or, si la place des neurosciences n’est qu’une fraction de cette fraction, on voit mal sur quoi d’autre qu’un préjugé pourrait s’appuyer une affirmation suivant laquelle cette fraction serait de meilleure qualité que les blogues. Selon Carl Zimmer:

Cet article présente une vision romantique, sans recul critique, de la presse. En tant que journaliste, je peux dire que c’est une vision que nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir.

Pour le blogueur, biologiste et rédacteur en chef des blogues du Scientific American Bora Zivcovic, «ils auraient pu trouver une centaine d’excellents blogues de neurosciences (en) cinq minutes».

J’ai par ailleurs pu constater depuis 10 ans que dans des disciplines spécialisées —comme, justement, les neurosciences— Internet constitue une niche plus propice que l’imprimé pour des analyses en profondeur et des mises en contexte. Il suffit de parcourir le Top 10 des blogues de science les plus populaires pour réaliser qu’on est à des années-lumière de textes écrits à la va-vite: Real Climate , Panic Virus, Dot Earth...

L’un des cinq signataires de l’étude, Hans Peters Peters, avait été cité dans un reportage, en 2011, où il semblait avoir déjà conclu que les blogues n'étaient pas le lieu des mises en contexte. Répliquant aux critiques dans un forum créé pour l’occasion, une autre des signataires, Dominique Brossard, de l’Université du Wisconsin —interviewée récemment ici pour une recherche antérieure sur les blogues— admet que le paragraphe visé avait suscité un débat «parmi les auteurs. Je ne suis pas, pour ma part, une partisane d’une simple dichotomie «blogueur versus journalisme».»

Malheureusement, c’est un travers facile à comprendre: rien de plus facile que de placer, d’un côté, le New York Times et le Der Spiegel comme objets d’analyse et en face d’eux, une portion vaguement définie de la blogosphère qui ne sert qu’à refléter ce qu’on veut bien y voir reflété.

Autrement dit: si on veut comparer des pommes avec des pommes, que diable, comparons le meilleur du journalisme scientifique avec le meilleur des blogues scientifiques!

Le chercheur en communications Matthew Nisbet, de l’American University, a défendu l’étude mercredi, tout en reconnaissant que la recherche en communications tardait beaucoup trop à se pencher sur les blogues.

De la même façon que nous sommes en retard dans l’étude des perceptions qu’ont les scientifiques des médias, et de l’usage qu’ils en font, nous sommes encore plus en retard dans l’étude du contenu et de la nature des blogues de science.

Je ne suis pas un spécialiste des neurosciences. Mais en toute logique, si des blogues comme Neuroskeptic et MindHacks et Bering in Mind et NeuronCulture et BrainWaves et The SciCurious Brain et Neurophilosophy étaient superficiels, laissaient plein de trous et ne fournissaient que des liens vers le dernier vidéo de Justin Bieber, ils n’auraient pas gagné la notoriété qui est la leur. Coïncidence, le Scientific American annonçait le 13 mars le lancement d’un nouveau réseau dans son réseau de blogues, dévolu spécialement aux blogues traitant du cerveau.