Ces dernières années, à cause du pétrole, on s'est beaucoup préoccupé de l’île d’Anticosti. Il serait temps de se préoccuper des Anticostiens.

Ce que je veux dire par là: si vous avez entendu parler d'Anticosti depuis 2013, il y a de bonnes chances que ce soit à cause du pétrole. Mais à quand la dernière fois qu'on vous a parlé de la communauté? Au mieux, vous avez appris qu'elle est «divisée» sur le pétrole. Mais franchement, cette phrase ne veut rien dire. Divisée sur quoi? Par rapport à quoi? Quelles sont les alternatives? De quoi vivent les Anticostiens?

De fait, je confesse que moi aussi, avant de décider d’y aller en juillet, avant de commencer à lire, moi aussi, comme la majorité des Québécois, je visualisais l’île comme «le» personnage.

C’est qu’elle a tout pour incarner le mythe du paradis perdu : une île vierge, un brin mystérieuse, loin de la civilisation... Qui ne voudrait pas se porter à sa rescousse, tel un preux chevalier blanc?

Eh bien tout d’abord, elle n’a rien d’intacte ou d’intouchée. Les 160 000 chevreuils ne seraient pas là sans le caprice d’un millionnaire français, Henri Menier, en 1896. Depuis, ils ont proliféré et bouleversé l’écosystème. À cause d’eux, les sapinières ne composent plus que 20% de la superficie de l’île, contre 40%. En réaction, depuis les années 1980, les biologistes ont inventé le concept d’exclos, le contraire d’un enclos : plutôt que d’enfermer les animaux derrière une barrière, on enferme une réserve de sapins et autres végétaux derrière une barrière naturelle, et on observe ce qui se passe.

Selon Steeve Côté, de l’Université Laval, les chevreuils auraient aussi causé la disparition... de l’ours noir! En dévorant tous les petits fruits à l’été et à l’automne, dont les framboisiers, ils ont privé ces grosses bêtes d’une réserve d’énergie nécessaire à leur hibernation.

Par ailleurs, l’humain a lui aussi laissé son empreinte. Henri Menier a mis en place des routes et un port afin de faciliter l’exploitation forestière à grande échelle; après sa mort, sa famille a vendu l’île en 1926 à la compagnie forestière Wayagamak, rachetée par la Consolidated Paper en 1932, jusqu’à son rachat par Québec en 1974. Un temps interrompue, l’exploitation du bois a repris dans les années 1990. Il m’a suffi de 17 km —trois quarts d’heure à vélo—pour croiser un camion chargé de bois à l’aller, et deux au retour.

Et finalement, il y a les chasseurs qui viennent depuis des décennies pour les chevreuils. Des quotas permettent, dit-on, de stabiliser la population —suivant des calculs hautement subjectifs puisque ce n’est pas comme si 160 000 chevreuils s’étaient présentés au bureau de recensement.

Bref, pour l’île vierge et mystérieuse, on repassera.

Recherche sur les Anticostiens

Elle est immense : 250 km de long, c’est la distance Montréal-Québec. Près de 8000 km carrés. En bons défenseurs de l’environnement, on pourrait donc s’appuyer là-dessus pour dire qu’elle a subi suffisamment d’outrages sans y ajouter le pétrole.

Or, c’est justement là-dessus que les Anticostiens sont divisés: sur les 250 résidents permanents, 21% souhaitent que cette exploitation pétrolière ait lieu, sans compter ceux qui sont mitigés. Ce chiffre provient d'un mémoire de maîtrise signé Anne-Isabelle Cuvillier. Déposé en février dernier, il vaut grandement la peine d’être cité : car c'est la seule recherche universitaire de l'histoire récente de l'île à avoir enquêté... auprès de la population.

En effet, fouillez dans Google Scholar et vous n’aurez aucun mal à trouver des recherches sur les chevreuils, les sapins, les oiseaux, la géologie, la stratigraphie, les fossiles et les glaciers. Mais sur la population, presque rien.

Il est vrai qu’ils ne sont guère nombreux. Et fragiles. En plus de Port-Menier, il y a jadis eu deux autres villages, également dans la partie ouest: L’Anse-aux-fraises et Baie Sainte-Claire. Il n’en reste que quelques vestiges. À son sommet, dans les années 1950, la population a atteint les 856 habitants. Le déclin de l’exploitation forestière a fait mal: selon Statistique Canada, il n’y avait plus que 335 âmes en 1986. Anne-Isabelle Cuvillier écrit :

Nous pouvons constater que d’apprivoiser et de développer l’île fut un défi de taille qui n’a jamais pu être relevé réellement, et qui demeure encore aujourd’hui un enjeu.

D’où, le pétrole.

Pourquoi pas le pétrole?

Lorsqu’il est question d’investissements et d’emploi, l’or noir est d’ailleurs le seul sujet qui divise autant les résidents, a constaté la chercheure de l’UQAM en 2013 et 2014 (dans le cadre de sa maîtrise en sciences de l’environnement). Par exemple, 42% des résidents seraient favorables à un éventuel développement de l’industrie éolienne, 43% à un accroissement de l’exploitation forestière, 63% à des investissements dans l’écotourisme...

Car ils ont bel et bien envisagé d’autres pistes. Cuvillier cite le maire Denis Duteau, en 2007 :

Profitez des réunions de famille au cours des Fêtes pour brasser ces idées... Est-ce qu’on veut plus de tourisme? De quelle façon pouvons-nous contrôler l’accroissement de l’affluence? Quelle importance accordons-nous à la sauvegarde des bâtiments patrimoniaux? Combien d’efforts doit-on investir dans le recrutement de nouveaux résidents? Quelles nouvelles entreprises pouvons-nous créer afin d’attirer du monde? Quel mode de vie voulons-nous créer pour garder notre monde et en attirer des nouveaux? Sommes-nous prêts à modifier nos habitudes pour devenir un écovillage, afin d’attirer les amants de la nature et de la vie tranquille? Est-ce que la vie tranquille veut nécessairement dire inactive? Notre population est en décroissance constante et nous devons nous prendre en main, être innovateurs et vendre notre projet. Sommes-nous prêts à relever le défi ou attendons-nous pour voir ce qui va arriver?

Sauf que le ministère québécois des pêcheries et de l'alimentation (MAPAQ) interdit de vendre la viande de chevreuil ou des produits de la pêche sur le continent ou même aux visiteurs : pas de crabe ou de homard de l’île dans les deux restaurants de Port-Menier!

Sauf que la SEPAQ, la Société des établissements de plein air, qui gère les trois quarts d’Anticosti, semble prisonnière d'une mentalité « chasse et pêche » qui a singulièrement limité sa capacité à promouvoir ou baliser routes et sentiers pour la randonnée pédestre, le vélo de montagne, la raquette ou le ski de fond.

Parenthèse: je peux à tout le moins témoigner que le vélo de montagne et la randonnée rallieraient bien des adeptes, et je n’ai parcouru qu’une partie du secteur ouest en quatre jours...

Certains ont suggéré que l’histoire pesait d’un poids trop lourd sur les épaules des habitants. Henri Menier a beau avoir apporté l’électricité, le chemin de fer et un quai d’un kilomètre de long à Port-Menier, il n’en a pas moins acheté l’île pour en faire son royaume personnel. Les habitants travaillaient pour lui et ne pouvaient ni construire ni chasser ni exploiter la forêt ni faire venir leur famille. La servitude s’est perpétuée sous les compagnies et ce n’est qu’en 1984, dix ans après son rachat par le gouvernement du Québec, que celui-ci a autorisé les habitants d’Anticosti à devenir propriétaires de leurs terrains et de leurs maisons!

Hors de Port-Menier, la pourvoirie Lac-Geneviève, coopérative créée en 1985 par les résidents, est un territoire géré par eux. Tandis que la SEPAQ a progressivement pris le contrôle du reste du territoire.

Bref, les Anticostiens sont fragilisés par une population déclinante, par des quotas de pêche et des règlements d’une autre époque, par leur éloignement et, disons-le, par une certaine indifférence des Québécois. Pas étonnant que le pétrole soit perçu comme un moindre mal.

Et ils ne sont pas naïfs: les plus vieux se rappellent qu'il y a eu des forages dans les années 1980 (même un dans les années 1960), qui n'ont rien donné. Mais quels autres choix les opposants du continent ont-ils offerts?

Aux étés 2014 et 2015, il y a eu ou devait y avoir trois forages exploratoires près de la rivière Bec-Scie, à une quarantaine de km de Port-Menier (Canard2, Caribou et Sainte-Marie). Allons-y d’une analogie. Anticosti, c'est 250 km de long. Téléportez Anticosti au milieu du Québec et la Bec-Scie devient la Yamaska. Un déversement pétrolier dans la Yamaska serait une tragédie pour la région... mais nul ne prétendrait que toute la vallée du Saint-Laurent est soudain contaminée, n’est-ce pas?

Je sais que cette métaphore restera en travers de la gorge de ceux qui voient l’île comme un paradis perdu. J’aurais été consterné si j’avais vu un forage en cours. Mais en attendant, je suis à Montréal, tandis que les Anticostiens, eux, ont besoin de davantage de touristes et de davantage d'argent, afin de créer davantage d’emplois et d’attirer davantage de résidents. Et pour l’instant, toutes les autres portes —transformation des produits locaux, écotourisme— semblent rester obstinément fermées. Il serait peut-être temps de recentrer légèrement le débat.