J’espère que vous avez pu profiter au maximum de la saison estivale. De mon côté, j’ai fait quelques belles escapades, mais en essayant de ne jamais trop perdre de vue ma relecture et réécriture des chapitres de mon bouquin. Je vous reviens donc aujourd’hui avec mon petit « journal de bord » de mon travail sur ce livre commencé en janvier dernier dans la foulée du 20e anniversaire du Cerveau à tous les niveaux et qui permet de vous donner une idée de l’avancement du projet. Après mon « journal de bord » sur les chapitres un, deux, trois, quatre, cinq, six et sept voici donc celui sur le huitième chapitre que je vous livre en ce huitième mois de l’année !

Cette coïncidence me fournit en quelque sorte un plan de match pour l’automne. C’est que des dix chapitres prévus initialement, j’ai compris au cours de l’été qu’il y en a deux qui étaient trop longs et contenaient en fait deux grands sujets. Je les ai donc divisés en deux, ce qui porte le nombre de chapitres à 12… comme le nombre de mois dans une année ! Ça me donne donc un objectif concret pour publier ici mes billets sur le livre, soit un à chaque mois d’ici les Fêtes. Je publierai sans doute aussi quelques autres billets sur divers sujets entre tout ça, mais je m’accorde aussi le droit, en tant que mon propre patron (!) de sauter certaines semaines comme je le fais l’été si le travail sur le livre est trop demandant. Parlez-moi de ça un patron conciliant qui aide à diminuer le stress chez ses (son?) employé(s)… 

Le chapitre 8 porte beaucoup sur la prise de décision, mais aussi sur l’attention. C’est aussi un chapitre où l’on commence à mettre ensemble plusieurs choses abordées précédemment dans le livre pour montrer comment elles sont toutes reliées, finalement. Et le grand cadre théorique qui permet le mieux de faire ça, à mon avis, et qui traverse donc tout l’ouvrage est celui du « cerveau prédictif ». Je n’ai évidemment pas le temps ici d’en faire une présentation globale (pour ça, faudra lire le livre, héhé… ), mais il y a un aspect intéressant dont je n’ai jamais parlé dans ce blogue je crois et que je vais simplement vous « garrocher » ici, histoire de vous mettre l’eau à la bouche…

Ça part du fait que notre cerveau passe son temps à prédire ou compléter des signaux incomplets ou plus ou moins ambigus, ce qui est la norme dans notre expérience de la vie de tous les jours. Il peut arriver parfois que le signal soit clair, comme la vue d’un arbre à proximité par une belle journée claire. On peut alors s’y se fier complètement, ce qu’on pourrait associer à une démarche « bottom up ». Mais si le signal est bruité ou flou, comme par une journée brumeuse, on n’a pas le choix de s’en remettre à nos modèles internes acquis tout au long de notre vie et de projeter sur le signal notre meilleure prédiction sur ce que ça peut bien être. Ce qu’on pourrait associer à une démarche « top down ». Or l’approche du « cerveau prédictif » nous a permis de mieux comprendre la grande flexibilité entre la prépondérance de l’influence top down ou bottom up dans les processus attentionnels. Ce sur quoi on porte attention va être le fruit de cette compétition.

Une chose importante aussi c’est que si les signaux sont clairs, notre cerveau peut au besoin s’en servir pour mettre à jour ses modèles. D’où la question de savoir comment  on sait que nos modèles pourraient être améliorés ? Il s’agit là de la pièce importante du « predictive processing » dont je voulais vous parler aujourd’hui : la vraisemblance d’une prédiction. En anglais, on utilise souvent l’expression ‘precision-weighting’, littéralement le “poids de la précision”, pour évoquer comment on fait la part des choses entre nos modèles internes du monde et les perceptions à partir de nos sens, surtout s’il y a un écart ou une « erreur sur la prédiction » qui est non négligeable entre les deux. Auquel des deux signaux va-t-on faire confiance alors ?

Imaginez par exemple que vous voyez un grand sac noir sur un terrain de soccer. À première vue, on pourrait croire qu’il y a un chien de couché dans le sac parce que le sac a comme la forme d’un chien. Mais il est bien plus probable que ce soit juste la façon dont les ballons sont placés qui donne au sac la forme d’un chien. Eh bien c’est ce que notre cerveau passe son temps à faire dans des situations semblables : estimer la probabilité que ses modèles a priori sont corrects ! Ce n’est pas impossible qu’un chien soit allé se coucher dans le sac, mais c’est bien plus probable que ce soit des ballons qui soient responsables de cette forme, étant donné le contexte d’une ligue de soccer.

C’est donc comme ça que notre cerveau va s’y prendre pour décider s’il se fie à ses sens lui suggérant qu’il y a un chien dans le sac, ou bien s’il s’en remet à son expérience qu’un tel sac contient normalement les ballons de la ligue de soccer : en comparant rapidement les probabilités des deux événements. Et il va donner plus de « poids » à ce qui semble le plus probable ou le plus fiable.

Ce qui est intéressant aussi, c’est les liens qu’on peut faire avec des mécanismes neuronaux comme la neuromodulation. Grâce à la neuromodulation, notre cerveau peut en effet « balancer le gain » des voies nerveuses montantes et descendantes en fonction de la précision du signal. On parle donc bien concrètement ici du « gain synaptique », de l’efficacité de la connexion entre les neurones qui va faire que le signal nerveux va plus ou moins bien passer. Et donc notre cerveau va, comme ça, favoriser les signaux porteurs de moins d’incertitude, de plus de précision, bref les perceptions les plus vraisemblables dans un contexte donné.

Tout ça va contribuer à la formation de coalitions transitoires de neurones qui vont se former rapidement pour nous amener à agir adéquatement dans les circonstances. Et dans le cas où les signaux sensoriels sont parfaitement clairs, c’est là que notre cerveau pourra, si ces signaux diffèrent de ses modèles internes, modifier ceux-ci pour qu’ils correspondent mieux à la réalité. Bref apprendre, en modifiant en profondeur nos réseaux synaptiques. Un phénomène dont le chapitre 4 du livre va exposer la diversité des mécanismes. Tout étant relié dans notre cerveau, comme je le disais au début de ce billet…