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Pour ce dernier billet de 2022, on termine l’année avec le « journal de bord » de mon livre inspiré par son dernier chapitre, le douzième. Un journal, je vous le rappelle,  commencé en janvier dernier dans la foulée du 20e anniversaire du Cerveau à tous les niveaux et qui donne un aperçu de l’avancement d’un livre commencé au printemps 2020, suite à la perte de mes contrats de conférencier à cause de la pandémie. Donc après les chapitres un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix et onze, voici une petite réflexion en lien à la fois avec l’une des nombreuses thématiques de mon douzième chapitre, et à la fois avec le billet de la semaine dernière intitulé : « La baisse du taux de sérotonine comme cause de la dépression : la fin d’un paradigme?« . Ce chapitre 12 essaie, entre autres, de suggérer de meilleures alternatives au niveau de nos institutions politiques, scientifiques et, dans le cas qui nous intéresse ici, médicales. En allant par exemple vers un changement de paradigme souhaitable en médecine qui nous ferait passer d’une approche réductionniste et interventionniste à une approche préventive et intégrative centrée sur la personne, particulièrement en ce qui concerne les troubles psychiatriques.

Car on ne peut pas nier que les pensées de certaines personnes puissent générer tellement de souffrance qu’on entre alors clairement dans ce qu’on appelle le pathologique. Or ces états extrêmes pourraient possiblement être mieux pris en charge à la lumière de ces sciences cognitives énactives que je présente tout au long de mon livre. Et l’un des ouvrages qui m’a amené à penser ainsi est « Enactive Psychiatry » de la philosophe Sanneke de Haan, qu’on m’avait demandé de présenter à des professionnel.les soignant.es en psychiatrie à l’automne 2020. Je vais donc en guise de ce journal de bord #12 tenter de vous résumer brièvement sa pensée qui montre comment amener plus loin notre compréhension de phénomènes complexes impliquant l’être humain incarné dans sa totalité.

Sanneke de Haan propose donc une approche intégrative de la psychiatrie grandement inspirée de l’énaction qui est l’une des principales théories de la cognition incarnée. Son approche prend en compte autant l’aspect subjectif ou expérientiel de notre vécu, la physiologie de notre corps-cerveau, le milieu socioculturel où l’on évolue et la dimension existentielle de l’expérience humaine.

Comment résumer une riche approche comme celle-là en quelques paragraphes ? Peut-être en commençant par vous montrer un schéma de son livre que je trouve très inspirant.

Chacune des quatre dimensions que je vous ai décrites plus haut sont représentées par des cercles, mais des cercles qui fusionnent ensemble pour montrer que tout ça forme un seul et même grand système dynamique.  Avec au centre le cœur de l’affaire, c’est-à-dire la boucle « personne – monde » et ses liens réciproques. Et surtout, il y a cette autre petite flèche, qui fait comme un crochet, et qui représente ce pas de recul, cette réflexivité typique de la pensée humaine qu’elle appelle en anglais « l’existential stance ».

L’ouvrage montre d’abord que le fait d’admettre cette dimension existentielle de la personne humaine ne compromet en rien les efforts pour tenter de la « naturaliser », c’est-à-dire d’essayer de comprendre la personne humaine comme un ensemble de phénomènes naturels appréhendés avec une approche scientifique.

Ce n’est donc ni une approche réductionniste qui permettrait de garder la science mais d’éliminer la dimension existentielle, ni une médecine ou une psychiatrie sensible et basée sur des valeurs humaines, mais qui sous-entend encore un dualisme entre la recherche qui s’occuperait des faits et la clinique qui serait guidée par le vécu du patient. Comment alors faire en sorte que la psychiatrie soit à la fois scientifique et accorde un rôle central à ce qui a de la signification pour chaque individu ? Justement en s’inspirant de la tradition de l’énaction en sciences cognitives ! Parce que dans une perspective énactive, la cognition humaine ne fait pas autre chose que celle des autres animaux : elle cherche à donner du sens aux choses, ultimement pour mieux survivre. C’est pour ça que nos capacités réflexives, aussi « game-changing » soient-elles, n’en demeurent pas moins des capacités cognitives incarnées et situées. Et que le modèle énactif peut s’en saisir.

Dans cette optique, les valeurs, les être et les chose qui ont du sens pour nous et qui nous aident à vivre ne sont pas entièrement subjectives et projetées par nous sur le monde. Pas plus qu’elles dépendent uniquement des situations « objectives » dans lesquelles on se retrouve. Plutôt, les valeurs sont relatives aux couplages entre des personnes et leur monde, entre des corps-cerveaux et leur environnement socioculturel où elles se sont avérées utiles à notre bien-être et à notre survie.

En ce sens, les valeurs existentielles comme l’amitié, la dignité, le bonheur, la justice, la solidarité ou l’honnêteté ne sont pas « d’une autre essence », mais demeurent incarnées et situées dans ce grand système « physiologique-expérienciel-existentiel-socioculturel ». C’est lui, dans son ensemble, qui acquière ces nouvelles propriétés.

Et quand survient un trouble psychique, c’est tout ce grand système qui va se relier au monde différemment et influencer notre expérience de celui-ci, et pas seulement le cerveau qui n’est qu’un élément du système « personne-monde ». Et comme ce que fait ce système, c’est comme tout système vivant de constamment créer du sens, les troubles psychiques peuvent être considérés pour de Haan comme des dérèglements du « sense-making » : la difficulté à trouver du sens, pour la dépression; voir trop de signification dans une chose ou une situation, pour le délire ou la psychose; accorder trop de signification à des dangers potentiels, pour les troubles anxieux; avoir une inquiétude injustifiée à propos de choses dont l’importance n’est pas si grande, pour les troubles obsessifs-compulsifs, etc. Si le sense-making de quelqu’un est déréglé, certains aspects du monde lui apparaîtront donc exagérés et d’autres seront rendus invisibles à ses yeux.

De Haan va plus loin et pense même qu’on devrait carrément abandonner la notion de causes ou de mécanismes sous-jacents qui renvoient à une vision réductionniste simpliste de phénomènes systémiques complexes et bien trop intriqués à l’environnement. La causalité, pour une approche énactive des systèmes complexes, découle des interactions horizontales entre les quatre grandes dimensions du système. Et aucune d’entre elles n’est « sous-jacente » à une autre ou est plus fondamentale qu’une autre parce qu’il y a trop de processus impliqués et reliés par des boucles de rétroaction.

Une personne qui a par exemple des rituels de vérification excessive aura des changements physiologiques associés au stress en partant de chez elle. Ça ne veut pas dire que c’est l’élévation de son taux d’adrénaline qui cause ces vérifications excessives. Ces processus physiologiques font simplement partie de ce système complexe « personne-monde » et de son pattern distribué de sense-making.

Même chose si on s’aperçoit par exemple que ces comportements compulsifs sont déclenchés dans des situations où la personne se sent abandonnée. Ce n’est pas pour autant de la cause, mais bien plus une partie du problème. C’est aussi pourquoi aussi dans un tel système les facteurs à l’origine d’un malaise peuvent être différents des facteurs qui maintiennent ou empirent le problème actuel.

Mais ça veut dire alors aussi que les systèmes complexes offrent plusieurs routes possibles aux changements ou aux traitements, et ça, ça ouvre de nouvelles perspectives. Ça peut par exemple vouloir dire que c’est plus pertinent de s’occuper des facteurs qui contribuent à la persistance d’un problème que des chercher à agir sur des « causes originales », qui bien souvent peuvent être disparues après avoir fait basculer la personne dans un état alternatif stable, un phénomène typique des systèmes complexes  dynamiques.

Vu sous cet angle, s’occuper des problèmes de sommeil d’une personne dépressive pourrait aussi vouloir dire s’occuper d’une partie du problème lié à sa dépression. De même qu’un changement de contexte pour une personne peut contribuer à transformer positivement son dérèglement, par exemple aller faire de l’exercice pour se tenir loin des bars si on a un problème d’alcool. Des effets de spirales, positives ou négatives d’ailleurs, sont aussi possibles dans de tels systèmes complexes, comme lorsqu’une médication baisse le degré d’anxiété, qui permet de trouver un emploi, qui règle des problèmes financiers, qui apporte de nouvelles relations sociales, qui aide à structurer son temps, etc. Et les psychothérapies, dans cette perspective énactive, offrent des possibilités d’interaction à la personne pour pratiquer, énacter, faire surgir, bref apprendre à rendre durable de nouvelles significations et des actions plus adéquates.

La quête qui est pertinente n’est donc pas tant celle de la recherche des mécanismes cachés qui causent le dérèglement mais plutôt de trouver comment ces patterns se développent, persistent et comment on peut les transformer. La dépression n’est définitivement pas « causée » par un déséquilibre de la sérotonine dans le cerveau…

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Sur ce, je vous souhaite de très joyeuses Fêtes et vous reviens le 9 janvier. Me restera à vous parler de l’épilogue et de bien d’autres aspects de mon livre…