Les communautés autochtones veddas du Sri Lanka luttent actuellement pour leur survie culturelle et linguistique. Leur langue, le kaele basa ou la « langue de la forêt », qui comporte un registre utilisé lors de la collecte de miel dans la forêt, est en danger critique, notamment en raison des réglementations gouvernementales et de la perte de leurs terres forestières. Leur accès au miel s’en trouve donc menacé et cela entraîne une perte de ce registre du miel.

« Les abeilles dans les collines de Palle Talawa et de Kade sucent le nectar des fleurs et fabriquent le rayon de miel. Alors pourquoi leur donner une douleur excessive quand il n’y a pas de miel en coupant le nid d’abeilles[1] ? » (notre traduction de la traduction anglaise). Les paroles de cette chanson sont celles d’un tailleur de rayons de miel vedda lors de son travail auprès des ruches dans les forêts : 

Bori Bori Sellam-Sellam Bedo Wannita,

Palletalawa Navinna-Pita Gosin Vetenne,

Malpivili genagene-Hele Kado Navinne,

Diyapivili Genagene-Thige Bo Haliskote Peni,

Ka tho ipal denne
 

En 1881, Edward Tylor, un anthropologue britannique, a décrit les Veddas comme des hommes sauvages du Ceylan qui vivaient de miel sauvage[2]. Les Veddas sont souvent considérés comme l’un des derniers groupes de chasseurs-cueilleurs d’Asie du Sud[3]. Les communautés veddas, qui rassemblent une population de 2 500 à 6 600 personnes[4], sont dispersées dans le centre et l’est du Sri Lanka et manquent de contrôle centralisé ; aucun organe de direction institutionnel n’est responsable de tous les Veddas qui s’identifient comme tels. Dambana est le village vedda le plus traditionnel ; il se trouve dans le district de Dambulla, à vingt kilomètres de la ville de Mahiyanganaya (voir la figure 1).

La langue ancestrale des Veddas, qui s’appelle la langue vedda, est d’origine inconnue. Elle a été profondément restructurée par son contact soutenu avec le cinghalais et le tamoul, les deux langues nationales et officielles du Sri Lanka. La variété linguistique vedda employée par la communauté Dambana Vedda, qui est à majorité cinghalaise, est structurellement très proche du cinghalais, une langue indo-aryenne* parlée par les Cinghalais au Sri Lanka.

Carte géographique du Sri Lanka
Source : Nimasha Samadhee Malalasekera

 

Une relocalisation forcée

En 1983, les Veddas ont été déplacés de force de leurs habitations forestières par le gouvernement pour la construction d’une terre désignée comme le parc national de Maduru Oya, situé dans le centre-est du Sri Lanka. Ils ont donc été contraints de se déplacer vers des villages de réhabilitation et de se lancer dans la culture du riz. Leurs activités traditionnelles de subsistance, comme la chasse et la cueillette, incluant la collecte de miel sauvage, sont devenues un délit au Sri Lanka selon les termes de l’ordonnance sur la faune et la flore qui leur interdit de pénétrer dans le parc national, sauf pour observer la biodiversité[5]. En 2007, quatre Dambana Veddas ont été arrêtés pour avoir collecté du miel sauvage sur les terres qui leur appartenaient auparavant[6]. La relocalisation forcée n’a pas seulement contribué à la perte des genres oraux spécialisés, elle a également catalysé le passage de la langue vedda au cinghalais[7].

En 2011, des chercheurs sri-lankais de l’Université de Colombo, Premakumara De Silva et Asitha Punchihewa, ont mené une enquête sociolinguistique auprès de la communauté Dambana Vedda. Ils ont constaté que sur une population de 786 personnes, seulement 38 % des répondants ont déclaré avoir de « bonnes compétences linguistiques en vedda[8] ». Tous ces répondants avaient plus de 60 ans[9]. Les jeunes générations n’acquièrent pas la langue vedda[10], peut-être parce que celle-ci ne possède pas un grand capital linguistique par rapport aux langues enseignées à l’école comme le cinghalais, le tamoul et l’anglais.
 

Des genres oraux 

Historiquement, les Veddas ont été intégrés dans des réseaux sociaux et politiques plus larges grâce à l’échange de produits forestiers comme du miel, de la cire et de la viande de cerf[11]. Pendant la période du royaume de Kandy – du xvie au xixe siècle –, la collecte de miel sauvage était au cœur du positionnement symbolique et structurel des Veddas dans l’économie politique de Kandy[12]. En effet, les Veddas étaient chargés de fournir du miel à la noblesse et de superviser l’Esala Perahera* de Kandy, qui rend hommage à la relique d’une dent de bouddha au temple de la Dent – le lieu traditionnel de centralisation du pouvoir et de l’autorité politiques dans le Ceylan précolonial[13] d’avant 1815.Traditionnellement, les Veddas croyaient que négliger ce rituel leur causerait des dommages sous forme de faim ou de maladie[14]. Le rituel d’offrande de miel au temple de la Dent a continué à être pratiqué jusqu’en 2007, date à laquelle il a été interdit[15]. En outre, les Veddas se frottent le corps avec du miel et le recouvrent de coton dans une perahera(fête) vedda dans l’État de Kandy[16].
 

Vedda tenant des ruches d’abeilles plumées. Photo publiée dans un site de voyage.
Source : Exceptional East. (s. d.). The honey experience. https://exceptionaleast.com/honey-tour.html

 

Les Veddas ont toute une série de genres oraux* comme les récits personnels, les chansons, les mythes centrés sur la collecte et l’utilisation rituelle du miel sauvage. Le kaele basa était utilisé pour porter chance durant la chasse et la cueillette, ainsi que pour éviter le malheur. Le même registre* servait également pour l’invocation des yaka, qui sont considérés comme les esprits de la forêt et dont font partie les esprits des ancêtres des Veddas, auxquels des supplications rituelles étaient adressées pour protéger ceux qui récoltaient le miel sauvage contre la chute des arbres[17]. Bien que les genres oraux traditionnels soient toujours importants dans la communauté Dambana Vedda, ils sont aujourd’hui, au même titre que la variété linguistique vedda qui y est parlée, menacés.
 

Le manque de documentation 

La documentation* sur les littératures orales veddas relatives à la collecte de miel sauvage est limitée. Les premiers travaux d’érudition se sont largement concentrés sur la documentation de la langue vedda par l’enregistrement de listes de mots[18]. Le kaele basa a été décrit pour la première fois par l’ingénieur britannique dans le Ceylan colonial Henry Parker[19], puis par les anthropologues britanniques Charles Gabriel Seligmann et Brenda Zara Seligmann[20]. Plus tard, un chercheur sri-lankais de l’Université de York, Sugathapala De Silva[21], a documenté quelques textes et chansons veddas en Dambana. Tragiquement, les documents en langue vedda que Philip Baker, un chercheur britannique spécialisé dans les langues de contact et les créoles, avait rassemblés en Dambana pour son projet de documentation (2003-2004) ont été détruits par le tsunami de 2004 au Sri Lanka (M. Seyfeddinipur, communication personnelle, octobre 2019).

Bien que les connaissances des Veddas en matière d’agrobiodiversité pour une agriculture durable et de pratiques sanitaires traditionnelles aient été documentées depuis 2000, les connaissances écologiques des Veddas liées à la recherche de nourriture ont été largement ignorées. En même temps, au-delà des brèves descriptions de Hilda Ransome[22], l’auteure du livre The sacred bees in ancient times and folklore, les genres oraux comme les rituels, les mythes et les danses cérémonielles liés à la collecte et à l’utilisation de miel sauvage par les Veddas restent largement non documentés. 

La communauté Dambana Vedda souhaite que son patrimoine culturel, écologique et linguistique soit préservé – en particulier les pratiques culturelles et linguistiques entourant la collecte de miel sauvage, étant donné sa centralité dans l’économie touristique locale. Les Veddas ont beaucoup en commun avec d’autres communautés autochtones de collecte de miel telles que les Gurungs du Népal[23] et les Hadzas de Tanzanie[24], d’où l’importance de comprendre la véritable valeur du kaele basa pour la survie culturelle, économique et linguistique de ce peuple. Dans cette optique, la Firebird Foundation for Anthropological Research, aux États-Unis, a accepté de donner un coup de main pour documenter à court terme le kaele basa en tant que genre oral.
 

Un texte de Nimasha Samadhee Malalasekera, étudiante au programme de doctorat en anthropologie à l'Université de Montréal