Dans l'article précédent, je m'interrogeais sur le fait que l'énergie nerveuse dépensée pour la manifestation des tics chez les personnes atteintes du syndrome de Gilles de La Tourette pourrait éventuellement correspondre à un défaut dans la gestion d'une énergie cérébrale qui pourrait être aussi disponible dans les cas non pathologiques mais mieux contrôlée. La même interrogation se présente ici pour ce qui est de l'épilepsie. L'énergie de ces "orages cérébraux" proviendrait-elle d'un réservoir d'énergie nerveuse dont l'utilisation serait habituellement réservée pour le bon fonctionnement du cerveau?

Cette autre piste peut nous amener à formuler d'autres questions et suggestions. Nous allons aborder ici une forme d'épilepsie. Les recherches cliniques de Wilder Penfield, à partir du milieu des années 1930 jusqu'aux années 1950 à l'Institut neurologique de Montréal, avaient amené plusieurs de ces patients atteints de crises d'épilepsie temporale à lui raconter avoir accès soudainement à certains évènements de leur passé durant ces épisodes de crises épileptiques. Penfield avait par ailleurs constaté qu'en stimulant au moyen d'une électrode la zone épileptique de ses patients, avant de subir une opération chirurgicale au cerveau, cette stimulation pouvait amener ces personnes à se remémorer certains souvenirs. Cette stimulation électrique  provoquait chez ces personnes une sorte de phénomène dissociatif : tout en étant conscientes qu'elles se trouvaient dans une salle d'opération, elles se sentaient alors revivre un évènement de leur passé. À la longue de ses observations, utilisant l'électroencéphalographie, Penfield a été amené à remarquer une similitude entre la décharge épileptique localisée et la stimulation électrique de la même zone du lobe temporal1. Il précise que ces personnes ont pu avoir accès à certains souvenirs en incluant toutes les modalités sensorielles : visuelles, auditives, olfactives, et même les sensations somatiques de l'évènement ancien avaient été ressenties1. En fait, plus qu'un simple souvenir dans ce cas-ci, il s'agissait plutôt d'évènements du passé revécus sur le mode hallucinatoire en quelque sorte. D'où la question : s'agissait-il bien de souvenirs ou de simples hallucinations sans véritables liens avec le passé de ces patients? Penfield était convaincu qu'il s'agissait d'authentiques souvenirs. « Selon lui, la mémoire constitue un enregistrement continu et complet des expériences d'une vie, et une portion des ces expériences était mobilisée, et jouée convulsivement, au cours de tels épisodes2. »

Pourtant l'épilepsie temporale produirait aussi chez certaines personnes des phénomènes de déjà-vu (en plus des convulsions et de mouvements involontaires, entre autres). Pour le psychologue Fredric Bartlett et le neuroscientifique Gerald Edelman, les souvenirs ne sont pas immuables mais sont constamment en train de se reconstruire pour en modifier les détails qui se présenteront différemment selon l'état d'esprit du moment de la personne3. Cependant, Oliver Sacks prend soin de rappeler certains cas, dont celui présenté par le neuropsychologue Alexandre Luria, d'un homme possédant une mémoire phénoménale dont les souvenirs étaient totalement reproductibles4 de même que pour certains autistes. Il se peut, enchaîne le neurologue, que le cerveau humain fasse appel à ces deux types de phénomènes mnésiques5. Autrement dit notre cerveau pourrait disposer d'une mémoire stockant toutes les informations concernant notre passé et, d'autre part, disposerait d'un module qui ne sélectionnerait qu'un petit nombre de ces informations mémorisées et pourrait en modifier leur contenu à l'intérieur de certaines limites. La biologie nous offre en fait un exemple à l'échelle moléculaire d'une pareille stratégie avec l'ADN et l'ARN : mises à part les mutations, l'ADN se conserve dans le noyau lors du fonctionnement de la cellule (en supposant qu'en plus des erreurs de réplications parmi celles qui ne sont pas corrigées, le raccourcissement des télomères ne se produirait que durant la division cellulaire); l'ensemble de l'information pour le codage des protéines est copié en ARN messager qui, lui, subit des réarrangements avec l'épissage alternatif. Autrement dit seule une partie de l'ADN se trouve être sélectionné pour coder les protéines en subissant des modifications, après avoir été recopié en ARN, tout comme seule une partie de l'ensemble du contenu de la mémoire autobiographique serait sélectionnée pour y être copiée et y subir certaines modifications.

Arrêtons-nous un instant. Nous sommes en train d'imaginer que le cerveau humain pourrait conserver toutes les informations en lien avec le vécu d'une personne et recopier certaines de ces informations pour éventuellement en manipuler le contenu en tenant compte des circonstances que vit une personne durant le moment présent. Un tel travail devrait nécessiter en plus d'une énorme capacité de codage d'y investir beaucoup plus d'énergie. De fait, une cellule qui recopie son ADN en ARN devrait dépenser plus d'énergie, elle aussi, que si elle n'avait pas à le faire. On imagine ainsi qu'il a fallu des réserves d'énergie supplémentaires aux cellules eucaryotes pour que se réalise cette transcription de l'ADN en ARN qu'auraient permise les  mitochondries. Pourrait-on alors poursuivre ce parallèle avec le système cérébral en imaginant un ancien réservoir d'énergie ayant acquis la fonction de "centrale énergétique" du cerveau et qui permettrait chez notre espèce, entre autres, une utilisation accrue dans le domaine des capacités mnésiques ?  

En supposant que nous sommes sur une bonne voie avec cette façon de concevoir la mémoire chez l'être humain en lien avec cette conception énergétique du cerveau, nous sommes conduits à aborder un problème des plus intéressants : celui du codage de toutes ces informations. Nous y reviendrons dans un prochain texte.