Vous qui lisez ces lignes, êtes-vous éveillé ou endormi? Ces dernières années, plus les chercheurs ont creusé la question et plus la réponse s’est révélée compliquée. « Éveil » et « sommeil » ne sont pas deux « états » aussi distincts qu’on l’imaginait.

Il existe en effet une zone grise entre les deux, et attention, on ne parle pas juste des somnambules. Plus des chercheurs étudient la question, et plus ils découvrent des gens qui s’estiment en pleine possession de leurs moyens, qui ont l’air tout à fait fonctionnels au travail ou à la maison, mais dont le cerveau se révèle par moments... endormi.

David Dinges en sait quelque chose, lui dont les journalistes disent qu’il a probablement privé de sommeil plus de gens que qui que ce soit d’autre. Et ce n’est pas parce qu’il est un tortionnaire de Guantanamo : ce psychiatre à l’Université de Pennsylvanie a ainsi testé des volontaires capables de continuer de faire des soustractions sans trop d’erreurs après 52 heures sans sommeil... mais tout à coup incapables de faire une seule soustraction après un sommeil interrompu de deux heures.

Les cobayes se disaient pourtant alertes mais, de dire Dinges, semblaient « rêver » alors qu’ils tentaient sans succès d’accomplir leurs soustractions.

N’importe qui dont le réveil a sonné trop tôt s’identifiera à ces cobayes : on appelle ça l’inertie du sommeil, une forme de désorientation qui peut durer quelques secondes ou quelques minutes, pendant laquelle la personne est « socialement éveillée » —aux yeux de son compagnon de lit, par exemple— mais « fonctionnellement endormie ». Mark Mahowald en est devenu un des spécialistes internationaux : ce directeur médical du Centre des désordres du sommeil du Minnesota a notamment décrit l’an dernier dans la revue Sleep Medicine [réservé aux abonnés] une série de cas qui ne peuvent s’expliquer, selon lui, que par un effondrement du mur entre sommeil et éveil.

« Pensez qu’il y a des milliards de personnes qui passent plusieurs fois par jour entre éveil, sommeil paradoxal [les rêves] et non-paradoxal, dit-il. Il est stupéfiant que le débranchement soit à ce point précis. »

Pas 100% précis toutefois, ce qui expliquerait les troubles que lui et d’autres étudient :

- le désordre comportemental du sommeil paradoxal, un terme compliqué pour désigner des gens qui sont aussi mobiles qu’à l’éveil... tandis qu’ils rêvent! Alors que, le saviez-vous, le sommeil paradoxal est censé être accompagné d’une paralysie temporaire;

- la paralysie du sommeil, qui est l’inverse du précédent : des gens s’éveillent, mais la paralysie propre au sommeil paradoxal se poursuit, avec pour résultat qu’ils se retrouvent incapables de bouger; on estime que jusqu’à 40% des gens ont connu cette expérience éprouvante, à un moment ou un autre;

- les hallucinations sensorielles, lorsque des composants du rêve envahissent la réalité; le somnambulisme entre dans cette catégorie, mais aussi les « terreurs nocturnes » et la narcolepsie

Combinez les troubles numéros 2 et 3 (la paralysie du sommeil et les hallucinations), et vous avez les scénarios typiques d’enlèvements par des extra-terrestres : le sentiment d’être entouré par des êtres étranges, et une incapacité à bouger.