Un million d’espèces menacées de disparition dans le prochain siècle : le nombre calamiteux a fait les manchettes un peu partout lundi dernier. Et pour ceux qui voudraient le balayer du revers de la main sous le prétexte que l’espèce humaine, elle, n’a rien à craindre, un avertissement : « cette perte constitue une menace directe pour le bien-être des humains dans toutes les régions du monde ».

« Nous érodons les bases même de nos économies, de nos moyens de subsistance, de notre sécurité alimentaire, de notre santé et de notre qualité de vie à travers le monde », a déclaré le chimiste de l’atmosphère Robert Watson, et président de l’IPBES (groupe d’experts de l’ONU sur la biodiversité).

Les coupables : l’utilisation des terres pour l’exploitation agricole et forestière arrive en tête de liste, suivie de l’exploitation des ressources par la chasse et la pêche, les changements climatiques qui réduisent les habitats déjà malmenés, puis la pollution et les espèces invasives.

L’impact sur la sécurité alimentaire : sur les 6 190 espèces domestiquées pour l’élevage, environ 560 sont disparues depuis les débuts de l’agriculture. Un millier sont actuellement menacées. Avec chaque espèce qui disparaît, le reste de nos réserves alimentaires est un peu plus vulnérable à un insecte ravageur ou à une maladie. S’ajoutent à cela les coûts engendrés, dans certaines régions, pour préserver les cultures et les élevages des canicules et des sécheresses.

Un million sur combien : le rapport estime qu’il y aurait huit millions d’espèces animales et végétales sur Terre, la majorité étant des insectes (à l’heure actuelle, on en recense 1,3 million). Une perte d’un million d’espèces se qualifie donc comme une « extinction de masse », à l’instar des cinq vécues par notre planète à travers son histoire.

Le rôle des changements climatiques : on savait déjà qu’environ 5 % des espèces étaient vulnérables à un réchauffement de deux degrés par rapport aux températures moyennes des millénaires qui ont précédé la révolution industrielle. Mais le risque ici est amplifié par le fait qu’un très grand nombre d’espèces sont déjà fragilisées par les pertes d’habitats causées par la déforestation, l’agriculture et l’urbanisation. Autrement dit, ils n’ont plus beaucoup de marge pour se déplacer, si le climat les y oblige.

Ce qu’est ce rapport : c’est une synthèse de 15 000 études universitaires ou rapports gouvernementaux, rédigée par 310 experts internationaux. Totalisant 1 500 pages, il s’agit de la première synthèse du genre depuis 2005, sous l’égide d’un groupe qui, à l’instar du GIEC pour les changements climatiques, ne fait pas de recherches, mais résume l’état des connaissances sur les menaces pesant sur la biodiversité : son nom complet est IPBES, pour Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services. Des représentants de 132 pays, réunis la semaine dernière à Paris, ont approuvé la version finale du résumé, soit un « résumé pour les décideurs » d’une quarantaine de pages. Et c’est ce résumé qui a été publié lundi. Le rapport complet doit suivre plus tard cette année.

Pas juste de la protection de l’environnement : les auteurs interrogés dans les médias ont souligné à grands traits que les menaces ne doivent pas être vues comme nécessitant seulement une protection accrue des espèces menacées. « Il ne suffit plus de se concentrer sur des politiques environnementales », résume la biologiste argentine Sandra Diaz, une des auteures principales. « Nous devons inscrire les considérations sur la biodiversité dans les décisions à prendre sur le commerce et les infrastructures, de la même façon que la santé ou les droits humains sont inscrits dans chaque aspect des prises de décision sociales ou économiques. »

Les pistes de solution : le rapport n’est pas juste une compilation de catastrophes; une partie est consacrée aux pistes de solution. On y signale par exemple ces groupes (une centaine à travers le monde) qui ont pour mission de protéger d’ici 2030 jusqu’à 30 % de notre planète (incluant une partie des océans), c’est-à-dire des surfaces protégées de toute exploitation agricole, forestière ou minière. Et 50 % d’ici 2050. On y lit aussi que lorsqu’une terre est possédée ou gérée par une communauté locale ou autochtone, elle est mieux protégée des destructions.

Mais le rapport va aussi plus loin en parlant de changements majeurs dans notre mode de vie : réduction des déchets et du gaspillage alimentaire; réduction de l’empreinte environnementale de l’agriculture (une version préliminaire du résumé pour les décideurs, obtenue par l’Agence France-Presse, en appelait spécifiquement à une réduction de la consommation de viande, un passage qui est disparu dans la version finale); faire pousser davantage de nourriture sur moins d’espace; et s’attaquer fermement aux pêches illégales et aux coupes forestières non réglementées.