Si les années 2010 ont été celles où l’on a pris conscience qu’il existait un problème social de dépendance aux opioïdes, l’année 2019 a été celle où les fabricants de ces médicaments antidouleurs ont été rattrapés par la justice, spécialement aux États-Unis. 

Dans plus d’une vingtaine d’États, en plus du Québec et de l’Ontario, des demandes de recours collectifs ou des poursuites intentées par les autorités locales, ont été déposées devant les tribunaux. Dans un cas, à Boston, la compagnie Insys Therapeutics a été déclarée coupable le 2 mai et devra payer 225 millions pour marketing illégal d'une « substance créant une forte dépendance ». Et quant au principal fabricant visé par toutes ces poursuites, la compagnie Purdue Pharma, elle a annoncé en septembre qu’elle se plaçait sous la protection de la loi américaine sur les faillites  —une décision qui s'inscrit dans un processus d'entente avec ceux qui la poursuivent. Une entente de 260 millions$ était par ailleurs annoncée le 21 octobre à quelques heures de l’ouverture d’un des procès, en Ohio.

Ce qu’on a appelé la crise des surdoses aux opioïdes, est un phénomène venu avant tout des États-Unis: le Fentanyl, le plus connu de ces médicaments antidouleurs, a dépassé en 2015 l’héroïne quant au nombre de décès des suites d’une surdose. Le phénomène a été là-bas finalement déclaré urgence nationale en octobre  2017.

Mais le phénomène figurait sur les écrans radar des autorités de la santé publique depuis le début de la décennie: au Québec, l’Institut national de la santé publique recensait 1775 décès attribuables à une intoxication aux opioïdes entre 2000 et 2012. Et déjà, le constat était le même que celui qu’on ferait devant les tribunaux quelques années plus tard: beaucoup trop de prescriptions (elles ont quadruplé aux États-Unis entre 1999 et 2015), et un détournement de ces médicaments sur-prescrits vers le marché noir.

Les opioïdes soulagent bel et bien la douleur. Mais leur capacité à créer la dépendance chez leurs utilisateurs a longtemps été niée. Et si elle a longtemps été niée, c’est en partie parce que le fabricant lui-même a longtemps dissimulé l’information —ce qui est au coeur des poursuites. En 2007, Purdue Pharma avait plaidé coupable aux accusations fédérales d’avoir sous-estimé les risques de dépendance, et payé 600 millions$ en pénalités. Les documents déposés cette année devant un tribunal du Massachusetts révèlent toutefois à quel point elle avait ensuite travaillé à continuer de vendre l’idée que l’OxyContin, son produit-vedette, faisait « beaucoup plus de bien que de mal ». La firme de consultants McKinsey est également citée pour avoir contribué, entre 2009 et 2014, à façonner le message positif sur l’OxyContin et à gommer les préoccupations sur les dépendances et les surdoses — par exemple, en insistant auprès des médecins sur la « liberté » et la « tranquillité d’esprit » que procurent les opioïdes.