Quand on parle des humains qui ont navigué sur l’océan des siècles avant tous les autres, c’est généralement le Pacifique qui retient l’attention. Mais l’Atlantique cache aussi quelques mystères. Des humains auraient atteint les îles Açores, à 1300  km de l'Europe, quelque 700 ans plus tôt que ce qui était établi jusqu'ici.

Les cartes de l'Atlantique, à partir de l'Europe ou du Maroc, montrent trois petites masses de terre. Les îles Canaries, un archipel qui s’étend sur quelques centaines de kilomètres au large du Maroc, Madère, un autre archipel dominé par une grande île située à 640 km des côtes marocaines, et les Açores. Les Canaries étaient habitées par des populations locales, les Guanches, à l'arrivée des premiers navigateurs européens, dans les années 1300. Ces îles avaient également été visitées, dans l’Antiquité, par des navigateurs phéniciens et romains. En revanche, les Açores étaient inhabitées à l’arrivée des Européens en 1427. Et rien jusqu'ici n'avait prouvé que cet archipel de neuf îles ait été habité auparavant. 

Ce que des chercheurs portugais —les Açores sont un territoire portugais— apportent à présent au dossier, c'est le contenu de sédiments récoltés au fond des lacs de cinq de ces îles. 

Cette recherche, qui s'est étalée sur 10 ans, avait pour but d'en apprendre davantage sur les plantes et les animaux qui avaient peuplé l'archipel à différentes époques. C'est ainsi que ces sédiments ont permis, comme les chercheurs l'espéraient, de mettre le doigt sur des traces d'anciens pollens, de même que sur des empreintes chimiques de crottes d'animaux —mais aussi des crottes d’humains ou de grands mammifères qui n’ont pu être introduits que par les humains. Ces humains auraient été présents sur au moins deux des îles pendant une période de temps indéterminée, mais débutant entre les années 700 et 850. L’apparition de ces « marqueurs fécaux » à la même époque, sur deux îles séparées par 260 km, empêche de croire à une coïncidence.

Rien ne permet toutefois d'en savoir plus sur qui ils étaient, mais vu l’époque, il pourrait s'agir de navigateurs puis de colons vikings. L'équipe  rapporte aussi dans sa recherche, parue cette semaine dans la revue PNAS, avoir identifié ce qui pourrait être interprété —le conditionnel est de mise ici— comme étant des traces indirectes de « modifications du paysage »: le pollen est devenu plus rare, ce qui aurait pu être causé par la coupe d'un nombre significatif d'arbres et la transformation d'une partie des sols pour l'agriculture. 

« L’établissement, lit-on dans leur texte, s’est produit en trois phases, pendant lesquelles la pression humaine sur les écosystèmes terrestres et aquatiques a crû progressivement (à travers l’introduction de bétail, l’abattage d’arbres et le feu) ».

Le début de la troisième phase est situé aux environs de l’an 1070. Les chercheurs ne peuvent affirmer si les empreintes chimiques en question sont encore celles d’humains: il pourrait s’agir des descendants du bétail abandonné sur l’île. Mais les traces indirectes de « modifications du paysage » se poursuivent au-delà de cette date, ce qui supposerait donc une occupation qui a duré au moins trois siècles.

L’hypothèse viking n’est pas nouvelle en soi. Plusieurs historiens ont présumé depuis longtemps que des navigateurs avaient pu visiter l’archipel, considérant qu’en l’an 1000, ils s’étaient déjà rendus, au sud, jusqu’aux côtes africaines, et à l’ouest, jusqu’à Terre-Neuve, via le Groenland. Mais les rares artefacts qui leur sont attribués n’ont pas fait l’unanimité parmi les archéologues. Des recherches similaires dans les sédiments avaient fait état de traces de céréales datant des années 1200: là encore, une attribution qui continue d’être débattue. Étonnamment, la trace la plus convaincante du passage des Vikings est la souris qui peuple les Açores, dont les gènes révèlent qu’elle a des ancêtres parmi les souris du nord de l’Europe.

 

Photo: Ile de São Jorge, Açores. À l'horizon: île Pico. / Guillaume Baviere / Wikipedia Commons