Qu’est-ce qui a fait la différence entre les pays qui ont bien géré la pandémie et ceux qui s’en sont mal tirés? Une étude a tenté de distinguer les actions qui, depuis deux ans, en ont valu la peine. Et ses conclusions pointent un facteur inattendu: la confiance.

Au cours des 21 premiers mois de la pandémie (de janvier 2020 à septembre 2021), les États-Unis ont eu 545 cas de coronavirus par 1000 habitants, la France 376, le Royaume-Uni 374, le Canada 346, l’Allemagne 188, la Suisse 164, le Japon 67, la Corée du Sud 28. Les écarts entre les « meilleurs » et les « pires » sont si énormes qu’ils confondent depuis le début les statisticiens —et les gérants d’estrade.

On a par exemple beaucoup vanté la Suède en 2020, sous le prétexte qu’elle n’avait fermé ni les restaurants ni les bars et aurait malgré cela un meilleur bilan que le Québec. Mais on a oublié de dire que la population avait été très auto-disciplinée et avait considérablement réduit ses déplacements (et que le gouvernement a malgré tout dû resserrer la vis en octobre 2020). De surcroît, son bilan est le plus mauvais des pays scandinaves: après 21 mois, la Suède en était à 368 cas par 1000 habitants contre 204 pour la Finlande et 166 pour le Danemark.

On a aussi vanté des pays qui n’ont pas frôlé la catastrophe dans leurs hôpitaux lorsque différentes « vagues » ont atteint leurs sommets, mais on a oublié de dire que certains de ces pays avaient beaucoup plus de ressources hospitalières disponibles par habitant.

Au final, qu’est-ce qui a fait la différence?

Pourrait-il s’agir du degré de préparation à une telle crise sanitaire? L’étude dont il est question ici fait référence à « l’Index GHS » —le Global Health Security Index— qu’un rapport du Centre Johns Hopkins pour la sécurité en santé paru en octobre 2019 avait utilisé pour classer tous les pays en fonction de leur degré de préparation à une éventuelle pandémie: parmi les indicateurs, on trouvait des choses telles que l’existence (ou non) de politiques de prévention, les capacités qu’ont (ou non) les laboratoires nationaux de détecter un nouveau virus, les capacités d’accueil des hôpitaux, la coopération avec d’autres pays, etc. Étonnamment, en 2019, les États-Unis se classaient en première place. Les quelque 85 auteurs de la nouvelle étude, parue le 1er février dans The Lancet, écrivent donc qu’on peut en conclure que, pour ce qui est des États-Unis, bien que ces indicateurs puissent s’avérer importants « contre de futures maladies infectieuses », ils n’ont, à l’évidence, pas été déterminants cette fois-ci, vu le bilan médiocre du pays dans sa lutte contre le virus.

Qu’est-ce qui a échappé aux concepteurs de l’index GHS? Les auteurs de l’étude du Lancet ont eux aussi testé plusieurs indicateurs, qu’ils ont mis en parallèle avec « l’efficacité » de la gestion de la pandémie: produit national brut, densité de la population, âge moyen, taux d’obésité, taux de cancer, pollution, type d’assurance-maladie (universelle ou non), confiance dans les autorités, nombre de lits d’hôpitaux par 1000 habitants, etc.

Si on s’attache aux pourcentages de cas de coronavirus qui ont conduit à un décès, là non plus, pas de corrélations claires: au Japon, on parlait (à la fin-septembre 2021) de 7 décès par 1000 cas, en Allemagne, de 6,34 décès, en Suisse, de 5,56, en Suède de 5, aux États-Unis, de 4,55, au Canada de 4,51, en France de 3,83, en Corée du Sud de 3,24… et à Singapour, de 0,68.

L’âge est évidemment un facteur important: plus la moyenne d’âge d’un pays est élevée, plus le ratio des décès est élevé. Ce facteur expliquerait 47% des variations entre pays, mais il n’explique pas tout.

Et même s’il explique en partie le taux de décès, il n’explique pas le pourcentage de la population infectée. Pour trouver un facteur déterminant de ce côté, il faut regarder dans une direction inattendue: le niveau de confiance envers les autorités et le niveau de confiance… envers les autres citoyens.

Les efforts pour améliorer la préparation aux futures épidémies, écrivent les chercheurs, bénéficieraient « d’un plus grand investissement dans la communication de risque et dans des stratégies d’engagement de la communauté pour améliorer la confiance qu’ont les individus à l’égard des recommandations de santé publique. Nos résultats suggèrent qu’une augmentation de la promotion de la santé à l’égard de risques-clefs qui sont modifiables, est associée à une réduction des décès. »

À titre d’exemple, un plus haut niveau de confiance se traduit par un plus haut niveau de vaccination, ce qui a une influence sur le nombre de cas graves et sur le nombre de décès.

Si on avait été capable, écrivent les auteurs, de « remonter » chaque pays au niveau de confiance envers les autorités qu’on observe au Danemark (75e percentile), on aurait pu réduire les infections de 13%. Si on avait été capable de « remonter » chaque pays au niveau de confiance qu’ont les citoyens entre eux en Corée du Sud (75e percentile), on aurait pu réduire les infections de 40%.

« La confiance envers le gouvernement et la force de l’engagement communautaire sont critiques à une réponse de santé publique », commente dans le Washington Post l’économiste de la santé Rebecca Katz, qui n’a pas été impliquée dans cette recherche. « Si les gens n’ont pas confiance dans ce que dit le gouvernement, alors les gens seront moins susceptibles de prendre les précautions qu’ils devraient prendre », ajoute Joshua Sharfstein, de l’École de santé publique Johns Hopkins.

De telles stratégies pour « construire la confiance pendant des épidémies » ont même fonctionné dans des zones de guerre, par exemple dans des pays d’Afrique de l’Ouest lors d’épidémies d’Ebola, commente une des co-auteures, Erin Hulland, de l’Institut des mesures en santé à l'Université de Washington.

« Dans la majeure partie des pays, conclut l’étude, la santé publique est une entreprise locale, communautaire et, dans ce contexte, le rôle énorme de la confiance interpersonnelle n’est pas surprenant. »