Il y a 25 ans, une idée quelque peu hérétique faisait son apparition dans la littérature scientifique: et si on attribuait une valeur économique aux écosystèmes?

L’idée était d’attirer l’attention des décideurs politiques grâce à un argument avec lequel ils étaient familiers: les bénéfices économiques que nous retirons de quelque chose, en l’occurrence les « services » que nous rendent les écosystèmes.

Robert Costanza, de l’Institut d’économie de l’écologie à l’Université du Maryland, et ses 11 collègues de quatre pays, étaient arrivés à un total de 33 000 milliards de dollars US par an, pour l’ensemble des écosystèmes mondiaux. Soit plus que le PNB mondial de l’époque, estimé à 18 000 milliards$.

Les objections avaient porté autant sur les méthodes de calcul —si la valeur économique d’une forêt est facile à calculer, comment évaluer celle d’un désert où rien ne pousse— que sur la moralité de la chose: peut-on vraiment prétendre que la nature a une « valeur économique »?

Mais 25 ans plus tard, l’exercice a bel et bien eu son utilité: recadrer le débat en y incluant ceux qui sont les plus réfractaires à une limitation de l’exploitation des ressources naturelles ou à une protection de l’environnement. L’exercice effectué par ces chercheurs, qui provenaient autant des sciences de l’environnement que de l’économie, a inspiré plusieurs autres calculs du même genre, en particulier au niveau local. Comme l’écrivaient les 11 auteurs: « Nous devons commencer à accorder au capital naturel qui produit ces services le poids adéquat qui lui revient dans les processus décisionnels, sinon la qualité de vie des humains va en souffrir radicalement. »

Si les efforts internationaux de protection de la biodiversité et de protection des espèces menacées étaient déjà bien engagés en 1997, ces calculs économiques n’ont pas tardé à être intégrés aux discussions et à être raffinés: dans les années 2000 et 2010, l’accumulation des projections sur les dégâts à venir à cause du réchauffement climatique, a par exemple obligé à calculer les « bénéfices » qu’apportent des tourbières lorsqu’elles  absorbent une partie des inondations, par rapport aux coûts de reconstruction d’un quartier ou d’une route. Ou les « bénéfices » de préserver les rivières qui alimentent une ville en eau potable, si cela empêche de devoir construire une nouvelle usine de filtration. Ou bien, à plus grande échelle, les bénéfices apportés par la forêt amazonienne, si sa disparition devait accélérer l’accumulation du carbone dans l’atmosphère, par rapport aux milliards de dollars de problèmes qui s’ensuivraient. En 2012, les Nations unies ont adopté une mesure appelée le produit brut de l’écosystème qui, implanté dans plusieurs pays dont la Chine, sert de guide vers des investissements plus « verts ».

Comme le rappellent cette semaine dans la revue Nature deux chercheurs membres du Projet du Capital naturel, à l’Université Stanford, les « Fonds pour l’eau » créés à travers le monde et autres « paiements pour services environnementaux », sont des héritiers de cette idée hérétique.

Ces deux chercheurs s’autorisent à un peu d’optimisme: « En novembre 2021, dix banques de développement multilatérales (des institutions financières basées dans plus d’un pays et créées pour encourager le développement économique) qui contribuent annuellement à environ 222 milliards$ en aide au développement, se sont engagées à « intégrer la nature dans nos politiques, analyses, évaluations, conseils et opérations d’ici 2025 ».