La littérature scientifique, ce n’est pas un cerisier. Si on peut choisir les cerises bien rouges et délaisser les vertes et les pas mûres, la rigueur scientifique exige au contraire de considérer l’ensemble des études traitant d’un sujet pour en avoir une vue d’ensemble.

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Par Valérie Levée – Agence Science-Presse

Ce qu’on nomme le picorage (cherry-picking, en anglais) est une pratique pourtant courante. Divers mouvements et certaines industries l’ont pratiqué, prenant soin d’écarter les études qui n’abondent pas dans leur sens pour ne sélectionner que celles qui soutiennent leur position.

Voici quelques cas célèbres de picorage.

Les climato-négationnistes

Chacun sait combien il est facile de faire dire aux nombres ce qu’on veut leur faire dire. Il suffit de sélectionner uniquement les données qui conviennent à notre idéologie et de les isoler des autres valeurs. C’est ainsi que certains climato-négationnistes ont contredit la science des changements climatiques en invoquant un plateau des températures observé dans les années 2000 à 2010 et en négligeant les autres données scientifiques.

En se concentrant uniquement sur les fluctuations des températures de cette décennie, la tendance semble en effet être plutôt à la pause qu’à la hausse. Mais c’est oublier de souligner que cette pause apparente s’explique par le phénomène El Niño de 1998, un courant d’air saisonnier particulièrement chaud cette année-là. Le pic de température de 1998 dépasse les fluctuations observées les années suivantes, donnant ainsi l’apparence d’un plateau. Ce n’est qu’en 2007 et en 2010 que de nouveaux maximums ont atteint celui de 1998. Depuis, la courbe des températures est repartie à la hausse.

Le picorage peut aussi être géographique, quand seules les localités qui enregistrent des températures fraîches sont retenues alors que la température se réchauffe partout autour.

Une autre stratégie pour semer le doute consiste à brandir une lettre d’opinion ou une pétition signée par une multitude de scientifiques et à lui donner plus d’importance qu’à l’ensemble des données sur le sujet. C’est ainsi qu’une lettre intitulée « Il n’y a pas d’urgence climatique » signée par plus de 500 scientifiques a été envoyée à l’ONU en septembre 2019.

D’une part, à peine 3 % de ces 500 scientifiques avaient une expertise en sciences climatiques. D’autre part, une opinion ou une pétition n’est pas une étude scientifique. Le consensus scientifique sur les changements climatiques, pour sa part, repose sur les résultats du travail collectif de milliers de scientifiques depuis plus de cinquante ans. 

Les anti-vaccins, d’un adjuvant à l’autre

Le mouvement anti-vaccin a aussi pratiqué le picorage en s’abreuvant à une seule étude (frauduleuse), celle que le Dr Andrew Wakefield a publiée en 1998 dans The Lancet. Il prétendait montrer comment l’addition de l’adjuvant thiomersal dans le vaccin ROR contre la rubéole, les oreillons et la rougeole augmentait le taux de troubles du spectre de l’autisme.

Le mouvement anti-vaccin tenait là son argument massue pour s’opposer à la vaccination, même si depuis les débuts de l’utilisation du ROR dans les années 1970, de nombreuses études en avaient démontré la sécurité.

Or, une enquête du journaliste Brian Deer a révélé en 2011 les fraudes et les conflits d’intérêts du Dr Wakefield, de sorte que ses co-auteurs se sont rétractés et que The Lancet a retiré l’article de ses archives. Mais le mouvement anti-vaccins avait pris racine, refusant le verdict de l’enquête journalistique ou picorant d’autres études scientifiques en accord avec leur point de vue. Ils invoquent ainsi des études suspectant un autre adjuvant, l’aluminium, de causer l’autisme ou la myofasciite à macrophages au site d’injection, entraînant ensuite divers troubles musculaires ou neurologiques. Des études par ailleurs financées par la Fondation de la famille Dwoskin, ouvertement anti-vaccin !

Or, de nombreuses revues systématiques ont démontré l’efficacité et l’innocuité de ces vaccins. Une des dernières en date a été publiée en avril 2020 dans la librairie Cochrane. Elle recense 138 études (près de 23,5 millions de participants) et conclut que les vaccins sont efficaces et ne provoquent pas l’autisme. Ces études témoignent d’un consensus scientifique en appui aux recommandations vaccinales nationales.

Tabagisme : instiller le doute

Dès les années 1950, l’industrie du tabac savait que les études se succédaient pour dénoncer les méfaits de la cigarette sur la santé. Pour s’y opposer, l’industrie n’a pas picoré des études qui relativisaient ou qui niaient les effets néfastes de la cigarette, elle en a carrément produit!

Plus précisément, l’industrie du tabac a subventionné des scientifiques universitaires par le biais du Council Tobacco Research (CTR), qu’elle avait créé en 1954. Du reste, comme les preuves contre la cigarette s’accumulaient, les cigarettiers ne pouvaient pas espérer les occulter en mettant uniquement en valeur ses propres études. La stratégie consistait donc à instiller le doute quant au consensus scientifique sur le caractère cancérigène du tabac, notamment en rémunérant des scientifiques payés pour donner un avis contraire, ce qui créait l’illusion qu’il subsistait encore un débat au sein de la communauté scientifique alors que ce n’était pas le cas. Une revue systématique des études traitant des effets de la fumée secondaire sur la santé a montré, analyses statistiques à l’appui, que celles qui en minimisaient les effets néfastes étaient toutes menées par un chercheur affilié à l’industrie du tabac!

Semer le doute s’est avéré une stratégie si efficace qu’elle a été par la suite reprise par les industries alimentaire (boissons gazeuses, sucre) et pétrolière.

Les créationnistes… créent aussi leurs études

Les créationnistes connaissent bien l’art du picorage, comme en témoignent les articles pseudoscientifiques publiés sur le site du Discovery Institute, un groupe de réflexion (think tank) lié à la droite conservatrice américaine et grand promoteur du créationnisme. Pour produire des rapports aux allures « d’articles scientifiques révisés par les pairs » et donner un vernis scientifique à leurs idées, les créationnistes ont créé leur science, leurs revues scientifiques (Answers Research Journal, Creation Research Society Quarterly) et leur propre corpus d’études ! Le créationnisme se décline maintenant en plusieurs disciplines, avec des biologistes, mais aussi des géologues et même des astronomes. C’est donc dans leur propre production qu’ils picorent des rapports pseudoscientifiques qu’ils érigent face à la science…

La COVID-19, propice au picorage

Toutes les incertitudes, autant scientifiques que sociales et économiques, font de la COVID-19 un sujet propice aux polémiques et au picorage. C’est d’autant plus vrai que le corpus scientifique sur ce sujet s’est construit en même temps que se déroulait la pandémie. N’a-t-on pas vu quelques politiciens s’appuyer sur l’étude du Dr Raoult pour certifier que l’hydroxychloroquine permettait d’endiguer la maladie alors que la communauté scientifique invitait à plus de prudence en raison du manque de données ? Et que dire du document du physicien canadien Denis Rancourt dans lequel il affirme que les masques sont inutiles ? Il a été repris par divers groupes pour s’opposer au port du masque, négligeant, comme le montre cet article, les biais dans le rapport du physicien et les études scientifiques qui, elles, confirment l’utilité du masque.