Comment l’ivermectine est-elle devenue pour tant de gens le « médicament miracle » contre la COVID? Un mélange de désinformation, d’activisme, mais aussi des « erreurs sérieuses » dans des études-clefs.

Selon un reportage de la division Reality Check de la BBC diffusé cette semaine, pas moins du tiers des 26 études qualifiées de « majeures », souffrent de telles « erreurs sérieuses », erreurs qui pourraient même, dans certains cas, être qualifiées de frauduleuses.

Entre autres:

  • les mêmes données sur le même patient utilisées à plus d’une reprise pour décrire des patients supposément différents;
  • une sélection de patients qui n’a pas été faite au hasard;
  • des erreurs de calcul dans les pourcentages;
  • des chiffres dont il est « peu probable » qu’ils soient « naturels »;
  • des autorités de la santé locales qui n’étaient pas au courant des études en cours.

L’analyse de ces études, lit-on sur le site de Reality Check, a été menée par quatre chercheurs non rémunérés. Ils se sont attardés aux études censées être les plus solides, c’est-à-dire celles dites randomisées —les participants ne savent pas s’ils ont reçu la pilule ou un placebo. La motivation pour leur analyse a été un étudiant britannique en médecine, Jack Lawrence, qui a signalé des problèmes dans une étude qualifiée —par les promoteurs de l’ivermectine— de « majeure » et réalisée en Égypte. Elle contenait des patients qui étaient morts avant le début des tests. L’étude a été rétractée en juillet. En septembre, le magazine Buzzfeed avait rapporté qu’une autre « influente » étude, en Argentine, contenait des données « suspectes » —à commencer par le fait qu’elle affirmait que l’ivermectine fonctionnait dans 100% des cas.

Rappelons que l’ivermectine est employée depuis longtemps comme médicament antiparasitaire, chez les humains et chez les animaux. Il était donc normal, au début de la pandémie, qu’elle fasse partie de ces médicaments que des chercheurs allaient tester, au cas où ils auraient aussi eu une efficacité contre ce nouveau virus. Les études ont généralement conclu que son efficacité n’était pas supérieure à celle d’un placebo. Sauf qu’à un moment donné, la rumeur a commencé à courir comme quoi l’ivermectine était au contraire d’une grande efficacité —au point où, au cours de l’été, des gens se sont mis à se procurer la formule pour animaux et à en prendre, peu importe l’avis de leur médecin.

Cinq des 26 études comportaient des chiffres dont on ne voit pas comment ils pourraient être « naturels »: par exemple, des chiffres ou des colonnes de chiffres identiques d’un patient à l’autre. Cinq autres contenaient des « drapeaux rouges » —c’est le cas des erreurs de calcul ou bien de ces cas où les autorités locales ignoraient qu’une telle étude était menée sur leur territoire. Quatorze des auteurs ont refusé de fournir leurs données.

Plus embarrassant, « les problèmes majeurs étaient tous dans les études faisant les plus grosses affirmations pour l’ivermectine ». À l’inverse, la plus grosse étude de qualité publiée jusqu’ici, appelée Together Trial et menée à l’Université McMaster de Toronto, semble, selon les résultats préliminaires, n’avoir trouvé aucun bénéfice à l’ivermectine face à la COVID.

Des erreurs humaines sont toujours possibles, autant dans les calculs que dans la collecte de données. Mais quand il y en a autant « il est hautement probable qu’au moins certains [de ces tests] ont été manipulés volontairement », déclare, sur les ondes de la BBC, Kyle Sheldrick, médecin et chercheur à l’Université des Nouvelles-Galles du Sud, à Sydney.

Si les réseaux sociaux ont contribué à monter en épingle les maigres résultats qu’avait à offrir l’ivermectine, Reality Check rappelle qu’un petit nombre de médecins ont également joué un rôle d’influenceurs. On note ainsi l’omniprésence, depuis l’hiver dernier du médecin américain Pierre Kory, dont l’opinion « n’a pas changé en dépit des doutes fondamentaux autour des tests ».

 

Mise à jour 2 novembre: Une des études pointées par la BBC a été retirée, à la demande de l'auteur principal. Celui-ci précise que la révision était en cours avant le reportage de la BBC. 

Par ailleurs, les auteurs d'une méta-analyse parue en juillet viennent de pré-publier une révision de leur article, en prenant en compte le niveau de risque de biais de chacune des 12 études. Alors que, dans l'ensemble, la méta-analyse concluait à une augmentation de la survie de 51% grâce à l'ivermectine, ce taux tombe à 38% lorsqu'on écarte l'étude jugée "potentiellement frauduleuse", et à 10% si on écarte les quatre études qui ont un haut risque de biais.  

Mise à jour 10 novembre: Une des études jugées les plus importantes par les défenseurs de l'ivermectine, parce qu'elle avait mis sur les rails l'intérêt pour ce médicament en décembre 2020, a été rétractée, en raison de « données erronées ». Des doutes sont apparus sur la justesse des taux de mortalité, lit-on dans l'avis de rétractation du Journal of Intensive Care Medicine