À plus ou moins long terme, le système de production alimentaire actuel n’est pas soutenable. Et pourtant, l’humanité doit être en mesure de continuer à se nourrir, alors que sa population ne cesse de croître. L’agroécologie résoudra-t-elle ce dilemme cornélien? Le Détecteur de rumeurs explore la question.


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4 faits à retenir

- Des révolutions agricoles ont permis de nourrir 7 milliards de personnes
- Ces révolutions ont eu un impact négatif sur la planète
- Solution proposée: un modèle moins énergivore et plus « agroécologique »
- Ce modèle ne peut répondre à tous les problèmes

 

Mise en contexte

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, l’agriculture subit une révolution sans précédent: de 1960 à 2010, les rendements du riz et du maïs au niveau mondial augmentent de 126% et de 174%, bien que les surfaces cultivées n’augmentent respectivement que de 46% et 55%. Cette avancée est connue sous le nom de Révolution verte.

L’augmentation du rendement a été rendue possible par la progression des techniques d’irrigation, l’utilisation massive d’engrais dont les minéraux sont nécessaires à la croissance des plantes et le développement des produits phytosanitaires (herbicides, fongicides, insecticides...). On assiste aussi à la spécialisation des productions, elle-même rendue possible par la sélection de variétés à haut rendement.

Sans oublier le remplacement des animaux de trait par de la machinerie agricole, qui engendre des gains importants de productivité. Le moteur à combustion interne se généralise, ce qui permet de gonfler l’étendue de la surface cultivée par agriculteur.

Le système alimentaire tel qu’on le connaît aujourd’hui est complété par la mondialisation des échanges, qui ouvre les économies nationales à la concurrence extérieure.

Tout cela a des conséquences notables, relève un document de l’Organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO): bien que la population humaine soit passée de 2,6 milliards en 1950 à 7,7 milliards aujourd’hui, il est possible de nourrir près de 7 milliards d’entre eux. En outre, la FAO rapportait en 2015 que la proportion de personnes sous-alimentées dans les régions en développement avait baissé de près de moitié depuis 1990, passant de 23,3 % en 1990-1992 à 12,9 % en 2015, une « réalisation considérable » (on estime toutefois que 800 millions souffrent encore de sous-alimentation).

Plus près de nous, la Révolution verte explique pourquoi les Québécois ne consacrent en moyenne « que » 12,3 % de leur budget en alimentation. Vers la fin des années 1950, ils allouaient plus du tiers (35,8 %) de leurs dépenses totales à la nourriture, ce qui laissait bien peu d’argent pour la consommation de biens matériels, de services et de loisirs.

 

Un modèle en faillite

Le problème est que la planète Terre et les sociétés humaines qui l’habitent ont payé un lourd tribut dans toute cette histoire.

L’avènement de l’agriculture industrielle a favorisé une érosion sans cesse croissante de la biodiversité, pourtant elle-même indispensable à la sécurité alimentaire : qu’on pense aux insectes pollinisateurs qui sont en chute libre, et à la santé des sols qui est préoccupante. De plus, aujourd’hui, écrit la FAO, l’ensemble de la production agricole mondiale ne repose que sur une poignée d’espèces de plantes et d’animaux.

Le système alimentaire industriel et mondialisé contribue aussi aux changements climatiques. Il serait responsable de 21 à 37 % des émissions humaines de gaz à effet de serre (GES). Ce même système est ironiquement parmi les plus touchés par les bouleversements climatiques, qui entraînent notamment sécheresses, inondations, gels, feux de forêt, ouragans et autres cyclones —autant d’événements qui amputent les récoltes.

Et la faim dans le monde s’est récemment remise à progresser. Plus de 820 millions de personnes n’ont pas eu assez à manger en 2018, un nombre en augmentation constante depuis 2014. Parallèlement, on estime qu’environ 25 % à 30 % de la production totale de nourriture est gaspillée. Si ce gaspillage alimentaire provenait d’un seul pays, celui-ci serait le 3e plus gros émetteur de GES au monde.

Enfin, l’uniformisation de l’alimentation de type occidental, qui se caractérise par une haute teneur en calories, en protéines animales et en aliments ultra-transformés, a eu un impact négatif sur la santé. Parce qu’elle favorise l’apparition de maladies cardiovasculaires, de diabète de type 2 et de cancers, cette diète était liée à un décès sur cinq dans le monde en 2017, selon une étude publiée dans The Lancet. L’obésité, dont souffre plus d’un Canadien sur quatre, représente des coûts annuels de l’ordre de 9 milliards de dollars.

 

L’agroécologie comme solution?

La solution réside-t-elle dans l’agroécologie? On regroupe sous ce terme un peu fourre-tout beaucoup de choses qui s’opposent au modèle de l’agriculture dite industrielle: soit un ensemble de méthodes agricoles qui comprend l’agroforesterie, la permaculture, le semis direct, les sylvopâturages, les cultures de couverture et les rotations de cultures diversifiées. Les tenants de cette approche pensent qu’elle permettrait de produire de la nourriture en abondance avec une plus petite empreinte écologique, solutionnant ainsi les torts causés par l’agriculture conventionnelle.

Le défunt Pacte pour la transition, en 2018, faisait référence à l’agroécologie dans ses 101 idées pour la relance, une synthèse de propositions pour une relance économique écologique. « D’un modèle énergivore et fortement dépendant d’intrants chimiques, il nous faut passer à des modèles agricoles agroécologiques et généraliser les méthodes de l’agriculture biologique et régénérative », y était-il écrit.

« Ces méthodes [d’agroécologie] sont parfaitement compatibles avec les objectifs de l’agriculture dite “durable” : objectifs économiques (rentabilité des exploitations), objectifs environnementaux (réduction des émissions de GES et séquestration du carbone), impératifs agronomiques (rendements et qualité des récoltes, santé du sol) autant que préoccupations sociétales (occupation du territoire, emplois décents) », écrivaient les porte-paroles de ce projet.

Dans un mémoire déposé en 2019 dans le cadre de la Consultation pour le Plan d’électrification et de changements climatiques du Québec, l’Union Paysanne soutenait que « le Québec devrait se tourner vers l’agroécologie comme mode de production. […] Il ne faut pas voir [l]es circuits courts comme une simple façon de nourrir une certaine classe sociale en réduisant les distances, mais plutôt comme un projet de société porté tout autant sur la souveraineté, la justice et la sécurité alimentaire. »

 

Des bémols

Toutefois, les approches caractéristiques de l’agroécologie ne constituent peut-être pas la solution à tous les maux occasionnés par l’agriculture conventionnelle.

L'agriculture biologique offre par exemple un rendement à l’hectare inférieur à celui de la régie conventionnelle. Autrement dit, il faut cultiver davantage de terres en régie biologique pour obtenir un rendement similaire, empiétant au passage sur des zones vierges où la biodiversité est riche et abondante. L’agriculture conventionnelle a donc le mérite de concentrer la production d’aliments sur un plus petit territoire, dont le potentiel de biodiversité est faible dans tous les cas.

Un dilemme a priori insoluble oppose ainsi protection de la biodiversité et augmentation de la production agricole. Ce dilemme est d’autant plus complexe qu’il faudra nourrir 2,3 milliards de nouvelles bouches d’ici 2050, ce qui impose dans la foulée une hausse de la production alimentaire de l’ordre de 70 %.

Il serait donc vraisemblable que la production agricole du futur soit inspirée de l’ensemble de ces approches. Cette « troisième voie », à la fois productive et durable, verrait par exemple diminuer la quantité de pesticides utilisés dans les champs. C’est d’ailleurs un des objectifs phares du Plan d’agriculture durable dévoilé à l’automne 2020 par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec.

Mais surtout, les consommateurs devront modifier leurs comportements et préférences, notamment en optant pour une diète « flexitarienne » où les protéines d’origine animale occuperaient une place minime. En effet, la production d’animaux destinés à l’alimentation est la plus polluante et celle qui exige le plus de superficie de terres agricoles.

 

Photo: Marko Milivojevic / Pixnio