Plus de 3700 emplois perdus dans les journaux américains en 2011, presque un tiers de plus qu’en 2010. La saignée continue. À quoi faut-il s’attendre en 2012?

C’est Le Devoir qui signalait ces chiffres tirés du blogue Paper Cuts , un blogue dont le sous-titre est d’une froideur déprimante : Buyouts and Layoffs in the Newspaper Industry. Encore que, sur le plan de la déprime, un autre blogue fait mieux encore depuis quatre ans : Newspaper Death Watch .

Tous deux mentionnent une étude, à paraître en janvier, qui prédit la fin des versions imprimées des 1400 quotidiens américains... d’ici cinq ans! Ceux qui survivront seront passés en format électronique... ou ne survivront pas.

Qu’en sera-t-il du journalisme scientifique? L’étude, de l’École de communications et journalisme Annenberg, en Californie, ne se rend pas jusque-là. Mais on peut, sans grands risques, y aller de deux scénarios pour l’année 2012 et les suivantes.

1. Scénario pessimiste : mort annoncée

  • Le déclin des revenus publicitaires et des lecteurs se poursuit irrémédiablement en 2012 et les journaux disparaissent les uns après les autres pendant le reste de la décennie. Dans l’Hexagone, après la fermeture récente de France-Soir , les regards se tournent vers La Tribune . Le Québec, protégé un temps par la barrière linguistique, subira tôt ou tard le tsunami.
  • Les magazines spécialisés s’accrocheront mieux, y compris sur les tablettes électroniques, parce que les lecteurs consacrent de plus en plus de temps à lire sur leurs champs d’intérêt, au détriment des médias généralistes. Mais la tendance à payer les pigistes de plus en plus mal se poursuit (la majorité des journalistes scientifiques sont pigistes ou précaires), accentuant les sujets les plus courts et les plus faciles, qui nécessitent le moins de recherches possible.
  • Les blogueurs prendront de plus en plus de place en 2012, ce qui est tout à l’avantage des éditeurs, puisqu’ils ne coûtent rien.
  • Mais comme seule une infime minorité de blogueurs bénévoles (ou de bénévoles tout court) peut se consacrer à des recherches de longue haleine, le déclin d’une information fouillée, approfondie, se poursuivra. À terme, ceux qui seront payés (journalistes ou blogueurs) pour faire du travail original ne survivront que dans quelques organes marginaux à but non lucratif, et quelques niches très spécialisées, financées par une industrie.

Je ne crois pas à ce scénario-catastrophe. Mais pour l’instant, les indicateurs vont tous dans cette direction : il sera donc intéressant d’observer si, en 2012, une opposition à cette évolution commencera à lever... ailleurs que chez les journalistes.

2. Scénario réaliste : une aide de l’extérieur

  • À un moment donné —et si ça se vérifie, on le sentira d’ici 2020— la dégringolade des journaux quotidiens va s’arrêter, et nous resterons avec une poignée de survivants pour lesquels le public sera prêt à payer un abonnement, même en format électronique. Le New York Times semble sur la bonne voie, le Guardian et Le Devoir suivront peut-être vite, Le Canard enchaîné s’est toujours financé par ses lecteurs plutôt que la publicité... Plus, peut-être, quelques nouveaux joueurs comme Mediapart. Ainsi qu’une poignée d’autres, conservés par leur conglomérat parce qu’ils lui servent de navire-amiral (Le Journal de Montréal?).
  • Toutefois, ce scénario ne garantit nullement que ces médias paieront des journalistes scientifiques. Si on passe de centaines de médias généralistes à une poignée, d’aussi bonne qualité soient-ils, si seuls quelques-uns jugent nécessaire d’investir dans l’information scientifique, ça fait pas des enfants forts, comme disait ma grand-mère.
  • Dans l’immédiat, d’ici 2020, le journalisme scientifique aux reins les plus solides demeurera dans les médias dotés d’une mission de service public, donc échappant (en partie) aux lois du marché : Radio-Canada, France Inter, NPR, la BBC...
  • La première grande inconnue réside dans le seuil de tolérance de la population : en-dessous de combien de journaux perdus, de combien d’émissions éliminées, une masse critique de gens commence-t-elle à s’inquiéter suffisamment pour être disposée à payer un abonnement, même dans un univers d’information gratuite? En 2010, à peine 7% des Américains se disaient prêts à payer.
  • La deuxième grande inconnue : les magazines. Les tablettes électroniques sont de mieux en mieux taillées pour assurer un passage sans douleur aux nostalgiques du papier. Et les magazines people et féminins ont, dans certains cas, très bien résisté à la crise des médias. Mais les magazines de science? On peut imaginer que, pour ne prendre qu’un exemple, l’industrie bio-médicale ait intérêt à continuer de soutenir, par sa publicité, les magazines s’adressant aux médecins. En revanche, quelle « industrie » aura un intérêt économique à soutenir les magazines de vulgarisation?
  • Le pur mécénat, peut-être. Il continuera en tout cas de jouer un rôle en 2012, spécialement pour les initiatives de qualité : Pro Publica et iWatchNews , webmagazines voués au journalisme d’enquête, e360 pour l’information environnementale, etc. Le problème du mécénat, c’est qu’il nécessite une masse critique de lecteurs. Il y en a une aux États-Unis, la preuve reste à faire au Québec et en France.
  • Les blogueurs prendront évidemment plus de place en 2012, mais au contraire du scénario pessimiste ci-haut, certains commenceront à être rémunérés. Pas juste des journalistes, d’ores et déjà payés pour bloguer, mais des experts dont le média voudra s’assurer l’exclusivité (c’est le cas au New York Times). Impact positif : une émulation. Impact négatif : plusieurs blogueurs, surtout les plus jeunes, seront si heureux d’être payés qu’ils accepteront n’importe quoi, et se retrouveront dans la même ornière que les pigistes. Un surplus de travailleurs a toujours eu pour effet, dans tous les secteurs de l’économie, de pousser les conditions de travail vers le bas.
  • Tôt ou tard —et ici la boule de cristal s’embrume— il faudra accepter l’idée d’une forme d’intervention gouvernementale pour civiliser le marché : une réforme des lois qui donnerait aux travailleurs autonomes les mêmes droits qu’aux salariés? Un statut de journaliste qui obligerait les éditeurs à offrir aux jounalistes-blogueurs-rédacteurs-etc. un tarif minimal, indexé à l’inflation? Malheureusement, pour qu’un virage de ce type se produise, il faudra peut-être attendre d’autres mauvaises nouvelles : la fermeture de médias porteurs d’une importante charge symbolique, par exemple.
  • Ou bien, peut-être se produira-t-il une mobilisation conjointe des journalistes et des blogueurs d'ici 2020. Mais là, on est en pleine science-fiction... :-)