L’engagement canadien lors de la Première Guerre mondiale est souvent associé, dans les milieux universitaire et militaire, au monument de Vimy érigé en mémoire de la bataille. Cet immense monument dédié aux soldats canadiens se dresse aujourd’hui sur la crête de Vimy, dans le nord de la France. Figurant dans l’imaginaire national comme la première victoire militaire proprement canadienne, la bataille de Vimy n’aurait pris son importance pour l’histoire canadienne que par un concours de circonstances, dans lequel le choix de l’emplacement du monument aurait joué un rôle de premier planReflétant les enjeux de la politique canadienne de la fin de la guerre, ce choix aurait ainsi participé à la construction du «  mythe de Vimy  ».

Du 9 au 12 avril 1917, dans la région d’Arras, les soldats des quatre divisionsdu Corps canadien, pour la première fois réunis, reprenaient la crête de Vimy aux Allemands. Lors du 100anniversaire de cette bataille, le 9 avril 2017, une cérémonie a eu lieu devant le mémorial, en France. Le premier ministre du Canada Justin Trudeau, présent pour l’occasion, a prononcé un discours en se tenant au pied du monument, dont les deux pylônes en pierre blanche s’élèvent à 27 mètres de hauteur. Son discours allait comme suit : 

Francophones et anglophones, nouveaux Canadiens, peuples autochtones, côte [à] côte, unis ici, à Vimy, au sein des quatre divisions du Corps canadien. C’est par leur sacrifice que le Canada est devenu un signataire indépendant du traité de Versailles. Et, en ce sens, le Canada est né ici [1].

Les paroles de M. Trudeau étaient en accord avec les lieux communs de l’historiographie canadienne. En effet, la bataille de Vimy est, depuis les années 60, célébrée par les historiens canadiens comme un lieu de naissance nationale. Ce discours a pénétré les classes dirigeantes autant conservatrice que libérale [2]. Selon celui-ci, l’ensemble du Corps canadien, composé d’hommes provenant des quatre coins du pays, se serait battu héroïquement à Vimy pour reprendre à lui seul cette position stratégique aux Allemands, changeant ainsi le cours de la guerre [3]. Cette version des faits a cependant été dénoncée dans les dernières années et a été qualifiée de « mythe ». L’expression « mythe de Vimy » critique ainsi la transformation de la bataille en un haut-lieu de patriotisme canadien en démontrant en quoi le souvenir canadien de la Grande Guerreen général a été réduit aux exploits militaires de ses soldats, tels ceux de Vimy [4]. Vimy, perçue comme une bataille significative pour les alliés, a été assimilée à la Première Guerre mondiale dans une histoire générale du Canada, et son monument peut être placé au cœur de cette perception.
 

Le mythe de Vimy

Lorsque le Royaume-Uni entre en guerre, en1914, le Canada est tenu de faire de même. Bien que le Canada soit indépendant depuis 1867, sa politique étrangère est encore gérée par l’Empire britannique.La signification de l’interprétation de Vimy comme lieu de naissance nationale, 50 ans après la création du Canada, comporte d’entrée de jeu son lot d’implications. L’historien Ian McKay et le journaliste Jamie Swift, tous deux Canadiens, ont soutenu dans leur plus récent livre que cette interprétation de Vimy, retrouvée de manière officielle dans le discours de M. Trudeau, est un « piège » [5]. Selon eux, les autorités gouvernementales ont intégré l’engagement canadien lors de la Grande Guerre à un patriotisme martial, ce qui empêche de penser ce conflit comme un avertissement contre la guerre moderne et la mort de masse [6]. En effet, célébrer la Première Guerre mondiale comme un moment de naissance nationale ne permet pas d’adopter une attitude appropriée à l’ampleur des pertes humaines qu’elle a causées.

Le mythe comporte certaines autres failles. Pour reprendre, en ordre, les points soulevés par Trudeau, la canadianité du Corps canadien composé d’environ 30 000 hommes à Vimy, est d’abord quelque peu inventée. L’historien français Laurent Veyssière, détracteur du mythe, explique bien que la participation britannique à cette victoire est importante : non seulement quelques divisions et des unités médicales sont britanniques, mais la plupart des officiers, y compris Julian Byng, commandant du Corps canadien, le sont également [7]. De même, si le Corps canadien est uni, il peut difficilement être associé à une nation unifiée. Le Corps canadien a compté près de 4 000 engagés autochtones, mais ceux qui ont survécu n’ont reçu aucune reconnaissance du gouvernement fédéral à leur retour [8]. Les francophones étaient également en minorité dans le Corps, la conscription de 1917 ayant attisé les tensions entre le Canada anglophone et le Québec, où la participation obligatoire à une guerre impériale a été fortement critiquée par la population et les autorités politiques [9].

Vimy n’est pas la première victoire canadienne, et son impact sur le reste de la guerre – et c’est vrai de l’ensemble de l’offensive alliée dans la région d’Arras dont elle faisait partie – a été limité [10]. Le Corps a remporté des victoires avant Vimy, par exemple à Saint-Julienet à Courcelette*. À Saint-Julien, d’ailleurs, tout le Corps, alors composé d’une seule division, était aussi présent. Or, Vimy est une victoire qui tombe à point pour certains politiciens canadiens, à commencer par Robert Borden, le premier ministre de l’époque. En 1917, celui-ci souhaitait acquérir plus d’autonomie militaire et diplomatique de la part du Royaume-Uni [11]. Cette situation n’est pas seulement canadienne. À la suite de l’engagement important des dominionsbritanniques dans la guerre (66 000 morts pour le Canada [12]), ce sont les efforts communs des autorités des dominions, Borden y compris, qui forcent le premier ministre britannique Lloyd George à revoir la politique impériale, menant ultimement au Statut de Westminster de 1931, qui leur confère la souveraineté [13]. C’est aussi ce qui donne une place aux représentants du Canada aux négociations du traité de Versailles en 1919, qui met fin à la guerre, ce à quoi Trudeau fait allusion dans son discours. Contrairement aux autres victoires du Corps, Vimy a été publicisée en tant que victoire canadienne d’envergure par Borden afin d’obtenir cette autonomie [14]. C’est ce qui explique pourquoi plusieurs historiens et politiciens ont associé, a posteriori, la bataille de Vimy à un moment de naissance nationale. La totalité de la contribution canadienne à la Première Guerre mondiale était déjà considérée comme étant fondatrice de l’identité canadienne.
 

Le choix de Vimy

Vimy, lieu d’une victoire tout de même mineure pour le déroulement de la guerre, mais publicisée par la presse et les projets de Borden, devient un des huit emplacements choisis pour porter un monument dédié aux soldats canadiens. Ces endroits sont désignés par la Commission des monuments des champs de bataille nationaux, mise sur pied en 1920 par le gouvernement canadien pour superviser la création de huit monumentsen France et en Belgique. Le mémorial de Vimy est cependant le plus important de ces monuments, puisqu’il est désigné monument national. Son design, retenu à l’issue d’un concours, est différent des sept autres, qui sont de moindre échelle. Le projet retenu est celui du sculpteur torontois Walter Seymour Allward. En 1922, la France cède au Canada le territoire constituant le plus haut de la crête de Vimy et ses environs pour y permettre la construction du monument, laquelle dure de 1925 à 1936. Colossal, le monument a coûté près d’un million et demi de dollars (sans inflation) [15]. Construit sur le flanc de la colline sur une fondation en béton, le monument se divise en deux pylônes, un représentant la France et l’autre le Canada. Huit sculptures symbolisant des figures allégoriques ont été sculptées à même le faîte du monument d’après les plâtres d’Allward [16].

Preuve de l’intervention de Borden dans l’importance de Vimy, le choix n’était pas unanime à l’époque. Le général Arthur Currie, subordonné du commandant en chef du Corps canadien, Julian Byng, s’est lui-même opposé à Vimy, trouvant que les batailles de 1918 comme Amiens*, Arrasou Cambraiétaient plus représentatives de l’efficacité et de l’entraînement du Corps canadien [17]. Le Salient d’Ypres*, autre lieu d’une bataille importante du Corps canadien, a été considéré un certain temps comme emplacement du mémorial d’Allward [18]. Vimy est finalement choisie, en partie pour son effet saisissant : le mémorial s’élève à une altitude de 110 mètres au-dessus de la plaine de Douai.

L’historien et philosophe allemand Reinhart Koselleck a étudié la spécificité des monuments aux morts, qui honorent les morts violentes, comme celle des soldats morts à la guerre. Selon lui, ces décès ont besoin d’une justification [19]. C’est pourquoi les monuments aux morts répondent de manière précise à la mort de masse du 20esiècle, amorcée par la Première Guerre mondiale. Les monuments de l’après-guerre présentent certaines nouveautés en ce qu’ils commémorent non plus des individus, mais des masses. Ilsvisent directement à aider les survivants à faire leur deuil. Cela se fait en deux temps selon Koselleck [20]. Les lieux de la mort sont d’abord convertis en lieux commémoratifs, c’est-à-dire qu’ils sont laissés tels qu’ils étaient pendant la bataille. Les monuments érigés sur ces lieux attestent ensuite des morts en portant le nom des soldats qui n’ont pas de tombe connue ou dont le cadavre n’a pas été retrouvé ou identifié. Le mémorial de Vimy est un bon exemple de ces deux critères. Le monument fait partie d’un site qui englobe l’ancien champ de bataille et des cimetières. Les réseaux de tranchées et la plaine déformée par les obus ont été préservés tels quels. Les noms de 11 285 soldats canadiens morts à la guerre qui n’ont pas de sépulture sont gravés autour des fondations [21] : c’est pourquoi il est nommé monument national.

L’objectif premier du mémorial de Vimy n’est donc pas de souligner la participation du Canada à la Grande Guerre, mais bien de servir d’outil de deuil, utilité nouvelle de ce type d’objet amenée par cette guerre. Le monument commémore les morts canadiens de la bataille, mais aussi ceux de la guerre. Le but premier d’Allward était de représenter la désolation face au deuil à entreprendre. Cela se voit dans le traitement des figures allégoriques : elles sont recroquevillées, amaigries, épuisées et attristées. Dès 1933, Allward soutient lui-même que le mémorial est « un sermon contre la futilité de la guerre [22] ».
 

La victoire de Vimy

Un pèlerinage organisé en 1936 autour de l’inauguration du mémorial défie pour la première fois sa fonction d’outil de deuil. La Légion canadienne organise pour les anciens combattants un voyage du Canada vers la France, auquel 6 200 pèlerins participent. Avec les visiteurs français, c’est près de 100 000 personnes en tout qui assistent à l’inauguration[23]. Bien qu’elle accueillait des vétérans, des veuves et bien d’autres pour qui le souvenir de la guerre était encore vif, l’inauguration avait aussi quelque chose d’une célébration. C’est que la cérémonie avait tout pour alimenter la fierté militaire.Le roi Édouard VIII lui-même a dévoilé la statue Canada en deuil, qui fait face à la plaine, au pied du mémorial. En plus du roi, qui faisait sa première apparition publique depuis son couronnement, dignitaires et militaires canadiens, français et britanniques étaient présents [24]. L’événement du 26 juillet 1936 n’était pourtant pas une commémoration, ni de la bataille ni de la guerre. L’inauguration du monument, dédié aux morts et à la paix, a servi de prétexte à la célébration de l’engagement canadien, jugé dès lors comme exceptionnel et fondateur. Le mémorial, avec son caractère imposant, aurait en quelque sorte, dès 1936, modelé l’importance de la bataille de Vimy pour les Canadiens, faisant d’elle un avatar de leurs réussites militaires.

Tout cet arrière-plan historique ne peut qu’être à peine décelé dans les phrases solennelles du premier ministre Trudeau. Bien que les commémorations de la Première Guerre soient terminées et ses victimes et survivants, disparus, le mémorial reste toujours d’actualité, utilisé par les autorités canadiennes pour véhiculer un souvenir précis de l’expérience canadienne de la Première Guerre mondiale. Il figure d’ailleurs depuis 2012 sur les billets de 20 $, à titre de représentation du Canada. Cette décision avait été prise par le gouvernement Harper en prévision des commémorations [25]. L’idée d’un mythe de Vimy, où se perdent le contexte historique de la bataille, mais aussi la signification première du monument, semble donc être encore bien vivante.

— Béatrice Denis, étudiante au programme de maîtrise en histoire de l'art à l'Université de Montréal