Présenté d’abord sous le nom de « tension prémenstruelle » dans les années 30 aux États-Unis, le syndrome prémenstruel s’est fait connaître dans les années 60 dans les pays industrialisés sous l’acronyme SPM. Cependant, la définition, la prévalence, les symptômes, la durée, le moment, les causes, les traitements et même l’existence du syndrome prémenstruel ne font pas consensus dans la communauté scientifique. Qui plus est, ce qui peut être considéré comme un phénomène bien documenté ne serait probablement qu’un construit social. En effet, la relation entre la phase prémenstruelle et les symptômes psychologiques dans la population féminine générale manque de base scientifique.

Sandra est systématiquement irritée toutes les veilles de ses menstruations ; Camille ressent plutôt à l’occasion une légère fatigue ; Antonia, quant à elle, est anxieuse les premiers jours de ses règles. Bien que ces symptômes soient variés, ces trois femmes souffriraient toutes du même trouble : le syndrome prémenstruel (SPM). Les médias (radio ou sites Internet de pharmacies, par exemple) rapportent souvent que le SPM regrouperait environ 150 symptômes[1]. Certains sont physiques (maux de tête, fatigue, etc.) tandis que d’autres sont psychologiques (humeurs changeantes, tristesse, hypersensibilité au rejet, irritabilité, humeur dépressive, anxiété, perte de concentration, etc.)[2]. Cependant, selon la psychologue américaine Robyn Stein DeLuca, la nature, le nombre et l’intensité des symptômes psychologiques et physiques varient d’une femme à l’autre, et même d’un cycle à l’autre[3].

Contrairement au trouble dysphorique prémenstruel*, le SPM n’est pas intégré dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), la référence des psychologues et des psychiatres. Cette absence empêche tout consensus scientifique sur la définition, la prévalence, une description précise et même l’existence du SPM. En outre, les résultats d’études s’étant penchées sur la relation entre le cycle menstruel et les symptômes psychologiques ne sont pas consistants. En effet, une revue de la littérature réalisée en 2012 par l’équipe de la chercheuse Gillian Einstein, professeure titulaire et ancienne directrice du programme collaboratif sur la santé des femmes de l’Université de Toronto, rapporte que seulement 15 % des 47 études analysées sont parvenues à démontrer un lien entre les changements d’humeur et la phase prémenstruelle uniquement[4]. Par ailleurs, le moment d’apparition du SPM varie d’une étude à l’autre[5]. Certaines études incluses dans la revue rapportent que les symptômes se manifestent seulement avant les menstruations, d’autres mentionnent qu’ils apparaissent durant les menstruations et, finalement, d’autres affirment leur présence avant et pendant les menstruations.
 

Des méthodologies hétérogènes 

Selon l’équipe de Gillian Einstein, l’une des raisons qui expliquent la variation des résultats d’une étude à l’autre est le manque de rigueur et de constance méthodologiques[6]. Tout d’abord, la plupart des études qui ont réussi à rapporter un lien entre les symptômes psychologiques et le cycle menstruel avaient recruté des femmes atteintes du trouble dysphorique prémenstruel qui recherchaient de l’aide pour diminuer leurs symptômes[7]. Les chances d’obtenir des relations statistiquement significatives étaient ainsi artificiellement plus élevées. De plus, la plupart des échantillons des femmes en santé étaient constitués d’étudiantes universitaires, ce qui réduit la variabilité dans les caractéristiques démographiques et limite la généralisation des résultats à l’ensemble de la population féminine[8]. Par ailleurs, certaines de ces études ne tenaient pas compte de la prise de la pilule contraceptive ou n’intégraient pas un groupe témoin dans leur recherche, deux éléments qui empêchent de comparer les résultats entre les femmes qui sont en phase prémenstruelle et les femmes qui ne le sont pas[9].

Quelques lacunes méthodologiques se retrouvent aussi dans les devis expérimentaux. En effet, la plupart des études étaient rétrospectives* et ne cachaient pas leur objectif aux participantes. Comme ces dernières savaient que l’étude portait sur le SPM et qu’elles devaient rapporter des symptômes qu’elles auraient eus par le passé, elles pourraient avoir involontairement eu tendance à exagérer leurs symptômes négatifs à cause des croyances populaires associées au SPM, ce qui biaise les résultats. En outre, le nombre de phases menstruelles étudiées variait d’une étude à l’autre, ce qui, une fois de plus, rend difficile la généralisation des résultats.

Le manque de cohérence entre les études peut aussi s’expliquer par les données recueillies. Effectivement, plus de 60 questionnaires ont été utilisés pour mesurer les symptômes, la durée et l’intensité du SPM[10], ce qui révèle que les chercheurs ne parlaient donc pas tous exactement du même syndrome. Par ailleurs, plusieurs ne considéraient pas les humeurs positives dans leurs études, ce qui limite la description de l’expérience du SPM[11], et ce, même si l’augmentation du désir sexuel ressentie par certaines femmes avant les menstruations est reconnue[12].

Pour pallier ces problèmes de méthode, l’équipe de Gillian Einstein recommande aux chercheurs qui souhaitent étudier la relation entre le cycle menstruel et les symptômes psychologiques de monter une étude prospective* dans laquelle les symptômes psychologiques positifs et négatifs seraient mesurés tous les jours pendant au moins un cycle menstruel entier[13]. Elle recommande aussi que l’échantillon soit représentatif à l’entière population féminine, et qu’il soit constitué de femmes qui ne sont pas atteintes du trouble dysphorique prémenstruel, qui ne prennent pas la pilule contraceptive et qui ne connaissent pas l’objectif de l’étude[14].
 

De meilleurs prédicteurs de l’humeur

Une équipe de recherche de l’Université de Toronto s’était déjà basée sur une telle méthodologie pour réaliser le projet Mood in Daily Life de 2004 à 2006, un projet financé par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) qui avait pour but de déterminer si les émotions pouvaient être expliquées par le cycle menstruel[15]. Pendant six mois, 76 femmes en santé ont répondu quotidiennement à un questionnaire à distance qui mesurait leurs émotions. Les résultats montrent que la santé physique, le stress et le soutien social sont de meilleurs prédicteurs de l’humeur que les phases du cycle menstruel. Des chercheurs ont aussi découvert que la fréquence de pleurs ne variait pas selon la phase menstruelle, contrairement à la croyance populaire qui veut que les femmes pleurent plus souvent avant leurs règles[16]. En cohérence avec ces résultats, des études antérieures rapportent aussi que l’humeur fluctue davantage selon les jours de la semaine ou les événements joyeux ou stressants que selon les phases du cycle menstruel[17].

La même équipe de recherche a mesuré quotidiennement le taux d’œstrogène et de progestérone (les hormones impliquées dans le cycle menstruel) des participantes durant six semaines[18]. Les résultats démontrent que les variations de ces hormones ne contribuent pas de façon significative aux changements d’humeur des femmes, contrairement au stress ou à la santé physique.
 

Des conséquences réelles 

Même si la science semble montrer que le SPM n’existe pas, le seul fait que la population croit qu’il existe entraîne des conséquences pour les femmes. Plusieurs d’entre elles pourraient invalider ou se voir invalider leurs humeurs négatives en attribuant leur détresse à leur cycle menstruel plutôt qu’aux réels problèmes auxquels elles font face, que ce soit sur le plan personnel, relationnel ou professionnel. Comme leurs sentiments ne sont pas pris au sérieux et qu’ils sont souvent jugés irrationnels, elles ne seraient pas incitées à apporter des changements pour régler leurs problèmes ou améliorer leur qualité de vie[19].

Selon plusieurs croyances populaires qui peuvent compromettre le cheminement professionnel des femmes, le SPM nuirait aussi à la cognition de ces dernières[20]. Une étude réalisée en Pennsylvanie en 2013 a voulu explorer les fondements de ces croyances : elle s’est penchée sur la menace du stéréotype* en lien avec les menstruations et la performance cognitive[21]. La moitié de l’échantillon était exposée à un stéréotype négatif subtil lié aux menstruations avant ses tâches cognitives, dont le test de Stroop*, tandis que l’autre moitié n’y était pas exposée. L’exposition au stéréotype était implicite et se faisait par un court questionnaire à remplir par la personne au sujet de son cycle menstruel.

Les résultats indiquent que les participantes exposées au stéréotype ont moins bien réussi le test de Stroop. Les auteurs démontrent d’ailleurs que plus leurs prochaines menstruations étaient imminentes, moins la performance des participantes au test de Stroop était bonne. Ce lien n’a pas été trouvé chez celles qui n’avaient pas été exposées au stéréotype. Cette étude conclut que contrairement à la croyance populaire, ce n’est pas la phase prémenstruelle elle-même qui module la performance cognitive des femmes, mais plutôt les stéréotypes rattachés au cycle menstruel.

D’après les connaissances actuelles, le syndrome prémenstruel semble ainsi n’être qu’un ensemble de symptômes très variés qu’une proportion inconnue de femmes vivraient à l’occasion, et qui ne dépendraient pas du cycle menstruel, mais plutôt de multiples facteurs environnementaux. Toutefois, les recherches se poursuivent : les chercheurs pourraient un jour arriver à un consensus sur le véritable effet (ou l’absence d’effet) du cycle menstruel sur les émotions, la cognition et les comportements des femmes. Le syndrome prémenstruel serait alors mieux compris. Cependant, la transmission des connaissances et le changement d’attitude de la population face au SPM ne peuvent se faire que par une éducation sexuelle de qualité et accessible à tous. La bataille contre les stéréotypes est loin d’être terminée.
 

— Un article de Marie-Andrée Richard, étudiante au programme de maîtrise en psychologie à l'Université de Montréal