Entrevue avec le chercheur et professeur de l’Université de Montréal Roger Godbout.

Roger Godbout est professeur titulaire au Département de psychiatrie de l’Université de Montréal et chercheur au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal où il agit comme directeur scientifique à la recherche en santé mentale au Centre de recherche. Psychologue clinicien, il dirige le laboratoire et la clinique du sommeil de l’Hôpital en santé mentale Rivière-des-Prairies ; il mène également des travaux en recherche fondamentale à l’Hôpital du Sacré-Coeur-de-Montréal. Son travail porte sur le sommeil et ses interactions avec le fonctionnement diurne : évaluation et traitement des troubles du sommeil ; conséquences diurnes d’un mauvais sommeil ; études fondamentales sur l’activité cérébrale, les fonctions cognitives et les états de vigilance.

Parlez-nous de vos recherches actuelles.

Je dirige deux laboratoires de recherche au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal. Le premier est dédié au sommeil humain, et on y étudie surtout les liens entre la santé mentale et les maladies psychiatriques, en particulier chez les enfants et les adolescents. Le travail se fait grâce à une coordonnatrice dévouée et ancienne étudiante de maîtrise, Marjolaine Chicoine. L’autre laboratoire se consacre à la recherche fondamentale sur l’interaction cœur-cerveau, par exemple dans des cas de dépression après un infarctus du myocarde. Cette équipe peut aussi compter sur une coordonnatrice dévouée, Geneviève Frégeau.

Je travaille également sur deux projets dont les résultats viennent d’être soumis pour publication. Le premier concerne l’activité cérébrale pendant le sommeil et le fonctionnement diurne (durant le jour) des personnes vivant avec un trouble du spectre de l’autisme ou avec un trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). La contributrice principale de ces recherches est la docteure Katia Gagnon, neuropsychologue et stagiaire postdoctorale au laboratoire. Le second projet se penche sur l’évaluation du sommeil et du fonctionnement des enfants doués, entre autres avec les recherches doctorales de Laurianne Bastien et de Rachel Théoret.

Je collabore aussi à divers projets, notamment un sur l’évaluation de l’activité motrice au cours du sommeil chez les enfants vivant avec un TDAH, avec l’aide de la technologue-cheffe du laboratoire du sommeil, Élyse Chevrier. Un autre projet s’intéresse à l’utilisation de somnifères par les enfants évalués à la clinique du sommeil. Enfin, une recherche veut valider le questionnaire HIBOU pour le dépistage rapide des troubles du sommeil chez les enfants et les adolescents.

Je fais également partie d’un projet pancanadien de recherche sur l’efficacité d’un traitement en ligne de l’insomnie chez les enfants, soit un accompagnement des parents par l’entremise de fiches d’information avec conseils pratiques. Cette recherche est soutenue par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC).

Je suis aussi responsable d’un projet de recherche sur les effets d’un programme résidentiel adapté et novateur sur la qualité de vie des adultes autistes. La contributrice principale à ce projet est la docteure Anne-Marie Nader, neuropsychologue et également stagiaire postdoctorale au laboratoire. Cette recherche est soutenue par la Fondation Véro & Louis.
 

Qu’est-ce qui vous a profondément motivé à étudier les liens entre santé mentale et sommeil ?

C’est d’abord le contact avec Joseph De Koninck, mon premier professeur de psychologie à l’Université d’Ottawa (où j’ai fait mon baccalauréat et ma maîtrise), qui m’a mené à la recherche sur le sommeil. Passionné lui-même par son domaine, il m’a fait découvrir le monde fascinant du sommeil et des rêves par son enseignement et par la pratique. En effet, il a fait preuve d’une grande audace en nous donnant accès, à moi et à trois autres jeunes collègues étudiants, à son laboratoire pour que nous puissions mener un projet de notre cru. C’est à ce moment que j’ai eu la « piqûre du sommeil ».

Ensuite, j’ai poursuivi ma formation auprès du docteur Jacques Montplaisir, psychiatre, chercheur infatigable et professeur réputé du Département de psychiatrie de l’Université de Montréal. Sur la recommandation de Joseph De Koninck, j’ai pu intégrer son laboratoire de l’Hôpital du Sacré-Cœur-de-Montréal pour y réaliser mon projet de recherche doctorale. J’ai alors eu la chance de bénéficier de son esprit scientifique lumineux, qui allie de façon remarquable la recherche fondamentale et la recherche clinique. Pendant une formation dont la longueur n’est malheureusement aujourd’hui plus permise, il m’a donné une très grande liberté d’action en me permettant de participer à plusieurs projets de recherche, dans lesquels j’étais accompagné de chercheurs et de cliniciens de talent qui collaboraient avec son laboratoire. J’ai en même temps été témoin de son travail de psychiatre, ce qui a confirmé mon désir d’allier la recherche et la clinique. C’est ainsi que je me suis retrouvé professeur au même département universitaire que lui et que j’ai amorcé ma carrière de chercheur au même centre de recherche.

Je dois ajouter que deux stages de formation postdoctorale, un à l’Université McGill (avec le docteur Claude De Montigny) et l’autre au Collège de France à Paris (avec Jacques Glowinski et Anne-Marie Thierry) ont énormément contribué à mon cheminement. Pendant ces stages, j’ai évolué hors du champ du sommeil en travaillant sur le modèle animal en neuropharmacologie. Cela m’a permis d’élargir ma culture non seulement scientifique, mais aussi sociale, ce qui va très bien de pair.

Cette histoire est détaillée dans un article que j’ai publié pour les cinquante ans du Département de psychiatrie de l’Université de Montréal[1].

 

Quelle est l’entrave la plus importante à l’atteinte de résultats dans vos recherches ? 

J’utiliserais le mot défi plutôt qu’entrave pour décrire la situation de la recherche, dont les facettes sont multiples et les acteurs, nombreux et diversifiés. Une des illustrations de ce défi, du moins dans le domaine de la santé, concerne les possibilités d’actualisation des projets de recherche – surtout le financement –, qui sont presque essentiellement orientées à partir du haut de la pyramide décisionnelle. Les décisions tournent ainsi autour des besoins liés aux mandats gouvernementaux, de la pression venant des situations d’urgence publique, de la volonté d’obtenir des résultats immédiatement applicables, du désir de visibilité médiatique, même de l’incitation à commercialiser les résultats, entre autres exemples. Cela rompt l’équilibre qui devrait exister entre ces considérations et les initiatives émergeant de la base, de la libre réflexion des chercheurs, des étudiants, du personnel de recherche. Ma perception est que les chercheurs se retrouvent ainsi souvent en porte-à-faux.

 

De quelle manière vos travaux touchent-ils le grand public ?

Le sommeil est un sujet naturellement séduisant, car nous le vivons tous intimement. Nul besoin d’être un spécialiste pour réaliser qu’une mauvaise nuit interfère avec le bien-être du lendemain, que ce soit pour soi-même, sa famille ou ses collègues de travail. Le constat est le même sur la façon dont les contrariétés quotidiennes (pensons aux contraintes liées à la pandémie), affectent notre sommeil. Nous avons tous à faire face un jour ou l’autre à de la somnolence diurne, à de l’insomnie, à des malaises nocturnes – y compris les cauchemars, les changements d’heures saisonniers, etc.

La soif de connaissances sur le sommeil est donc grande chez le grand public. Les résultats des recherches en sommeil le touchent facilement, car on connaît tous quelqu’un, ne serait-ce que soi-même, qui vit un problème de sommeil, qu’il soit passager ou chronique. La vogue commerciale qui met sur le marché différentes façons de mesurer son sommeil, comme les montres intelligentes et les applications en ligne, est un bon indicateur du souci actuel de mieux se connaître.

 

Travaillez-vous avec des collègues internationaux et, si oui, de quelle façon leurs recherches influencent-elles les vôtres ?

Je travaille peu de façon directe avec des collègues internationaux. Je me nourris de leurs écrits, je voyage beaucoup pour écouter leurs conférences et donner les miennes, ce qui me permet d’avoir de riches échanges avec eux, parfois longs et soutenus, qui m’influencent. Je visite des laboratoires, des collègues étrangers viennent visiter les miens, mais je dois avouer que je ne sens pas le besoin de travailler activement avec des collègues internationaux sur des projets de recherche. Je pourrais possiblement en profiter sur le plan de la diversification des technologies utilisées ou des participants à mes études, mais mes collaborations avec des collègues nationaux me suffisent pour garantir un travail de très grande qualité avec des cohortes homogènes de participants en nombre suffisant. Par contre, je considère que l’offre de séjours à l’étranger pour nos étudiants est une source d’enrichissement à favoriser. Les générations montantes de chercheurs peuvent ainsi bénéficier de la plus grande culture scientifique et sociale possible.

 

Dans votre domaine d’expertise, quelle percée dans les dix prochaines années représenterait une grande avancée ?

Sans doute que la redéfinition du sommeil sur le plan technique nous servira tous, tant les chercheurs que les cliniciens, les patients et le grand public. La définition des différentes phases du sommeil telles que nous les connaissons aujourd’hui est appelée à disparaître. Par exemple, une tendance prometteuse à l’heure actuelle vise à comprendre le sommeil comme un état non uniforme du cerveau : certaines des parties de ce dernier (plutôt réduites en surface) dormiraient le jour, alors que d’autres se réveilleraient la nuit, ce qui assurerait en permanence l’exécution de toutes les fonctions des états de veille et de sommeil.

 

Comment envisagez-vous l’avenir dans votre champ de recherche ?

L’avenir est certainement emballant, car la recherche fondamentale et la recherche clinique se nourrissent mutuellement, naturellement. Le leadership scientifique en sommeil, assumé par les grandes associations nationales et internationales, guide le travail de sa base en même temps qu’il s’en inspire, et tente d’influencer pour le mieux les instances gouvernementales et subventionnaires.

 

Si vous aviez un livre à offrir à une personne intéressée par les mécanismes du sommeil, quel serait-il ?

L’offre de livres en librairie sur le sommeil est très grande et si cela témoigne de l’attrait du grand public pour ce sujet de même que du bouillonnement scientifique dans ce champ de recherche, la personne qui désire s’en procurer un peut se sentir désemparée devant tous ces titres.

Ma première suggestion serait donc celle d’un excellent livre réédité cette année, écrit par Charles M. Morin, un spécialiste du sommeil respecté internationalement : Vaincre les ennemis du sommeil(Éditions de l’homme, 2021). L’auteur y propose des solutions pratiques pour une foule de problèmes de sommeil vécus à différents moments de la vie. http://www.editions-homme.com/vaincre-ennemis-sommeil/charles-m-morin/livre/9782761954754

Et parce que le sommeil des enfants est source de préoccupation chez bien des parents et même une raison fréquente de consultation médicale, je recommande également le livre Enfin je dors… et mes parents aussi d’Evelyne Martello (Éditions du CHU Sainte-Justine, 2018). Ce parfait guide d’accompagnement pour les parents en est à sa deuxième édition, et son auteure est une infirmière clinicienne de grande expérience, diplômée de l’Université de Montréal et qui a travaillé près de 15 ans à ma clinique. https://www.editions-chu-sainte-justine.org/livres/enfin-dors-mes-parents-aussi-edition-266.html

 

Quelle est l’une de vos grandes passions hormis votre travail ?

Mes grandes passions sont le plein air et la musique… mais jamais les deux en même temps ! J’aime me retrouver dans les grands espaces, glisser en canot sur un lac ou sur mes skis de fond en montagne, dans le calme. J’ai une grande collection de disques, de tous les genres musicaux. J’apprécie la créativité dans toutes les formes musicales, certaines plus difficiles à apprivoiser que d’autres, mais je garde l’esprit ouvert, j’explore. La musique, même syncopée et jouée fort, apporte le calme en moi et me pousse à l’introspection.

 

— Un article de Marie-Paule Primeau, rédactrice en chef de la revue Dire, Université de Montréal