Par Carine Touma

***

L’école, passage obligé pour tous les jeunes citoyens et citoyennes, demeure l’endroit de prédilection pour leur enseigner comment agir « du point de vue du bien commun », estime le philosophe et essayiste Normand Baillargeon.

Alors que le cours d’éthique et culture religieuse doit se réinventer, peut-être est-ce l’occasion d’intégrer des notions d’éducation aux médias au curriculum pour former les jeunes esprits, parfois à la dérive dans un océan d’information.

Bien développée, la pensée critique aide à s’émanciper de la désinformation et cet enseignement bénéficie à « la santé de la conversation démocratique », affirme M. Baillargeon, chroniqueur passionné d’éducation et auteur du Petit cours d’autodéfense intellectuelle. Entretien.

L’éducation à l’information pourrait-elle occuper une place plus grande dans la vie des élèves, en dehors de l’école?

Les élèves sont désormais en interaction constante avec cette nouvelle configuration médiatique, et l’école, institution qui a pour mission centrale de former l’esprit en le mettant en contact avec des savoirs importants, est le lieu privilégié pour préparer cette rencontre. C’est là, et pas ailleurs, que des habitus doivent être formés.

Pensez-vous que l’éducation aux médias peut s’inscrire dans le cours appelé à remplacer celui d’éthique et culture religieuse?

Je pense que cette éducation aux médias serait tout à fait indiquée dans un cours d’éducation à la citoyenneté. Un cours qui donnerait des informations sans lesquelles on ne peut exercer celle-ci, par exemple ce que sont nos institutions politiques, ce qu’est une démocratie, la question des droits de la personne, etc. Le contenu de ce cours contribuerait aussi à faire adopter une posture intellectuelle et éthique par laquelle chacun de nous doit se penser comme un gouvernant en puissance et apprendre pour cela à se placer du point de vue du bien commun.

Comment se développe la pensée critique chez les jeunes, ou plutôt, quand et comment l’enseigner, selon vous?

Les sciences cognitives invitent à penser que deux grandes avenues complémentaires sont souhaitables, voire nécessaires.

La première est un enseignement de la pensée critique en elle-même. Par exemple, quels types de raisonnements sont fallacieux, comment diverses stratégies trompeuses peuvent être déployées pour convaincre, comment on peut manipuler ce que disent les données chiffrées. Ensuite, on s’efforce de développer ce qu’on appelle des vertus épistémiques : écouter autrui, faire preuve de générosité dans l’interprétation d’un argument, etc. Je pense que dès le primaire la pratique de la philosophie pour enfants est un véhicule très prometteur pour atteindre ces objectifs.

La deuxième est un souci de développer la pensée critique directement dans le cadre d’un enseignement donné ou, pour mieux dire, de tout enseignement. Par exemple, en histoire, l’enseignant pourrait prendre le temps de montrer comment se développe et se répand une thèse conspirationniste ; en biologie, comment se trompent les gens qui refusent les vaccins ; en physique, comment on soutient aujourd’hui que la Terre est plate.

Pourquoi est-ce important pour les élèves d’apprendre à distinguer les différentes formes de désinformation?

Ce qu’on peut appeler la mésinformation, ou la désinformation, n’est certes pas une nouvelle réalité. Mais les nouveaux médias offrent en la matière de nouveaux moyens à la désinformation, aux effets souvent décuplés.

Pensez, par exemple, au tremplin que les chambres d’écho et les algorithmes sont pour les biais de confirmation ou encore pour l’effet Einstellung, par lequel on tend à appliquer à toute nouvelle donnée une solution préadoptée. Pensez aussi à l’hypertrucage, plus récent, mais troublant. Ou aux agrégateurs de nouvelles, même aux bots. Et imaginez maintenant l’effet que tout cela peut causer, conjugué à du mauvais journalisme ; à de la parodie non reconnue comme telle ; à de la partisanerie ; à la recherche de profit ; à une volonté d’influence politique ou de propagande.

N’y a-t-il pas un risque de créer davantage de confusion dans la tête des élèves?

On peut s’en remettre à deux grands ensembles d’arguments pour souhaiter que les élèves apprennent à reconnaître tout cela.

Le premier concerne l’autonomie et la capacité de penser librement de ces futurs adultes, lesquelles sont menacées par ces nouveaux moyens. Le deuxième concerne la santé de la conversation démocratique. Les dérives, comme les insultes, l’incapacité à concevoir qu’une autre personne puisse penser autrement ou la certitude butée d’avoir raison et d’être vertueux auxquelles on assiste en ce moment sur les nouveaux médias me semblent à cet égard préoccupantes.

Le risque évoqué est bien réel et il faut y prendre garde. Mais il est, au fond, présent dans tout enseignement. En ce cas, comme dans tous les autres, la solution passe par l’adoption d’un curriculum clair et pertinent enseigné de manière efficace.