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Depuis longtemps, la complexité des écosystèmes a permis aux chercheurs d'observer que les espèces qui les composent s'influencent les unes les autres et y réagissent en conséquence. Jusqu'où ce jeu d'interactions peut-il évoluer? 

En relisant un article que j'avais écrit l'an passé sur l'utilisation d'outils chez certaines espèces d'oiseaux1, je mentionnais, entre autres, le cas du héron vert dont plusieurs individus ont été observés à plusieurs reprises attraper des petits poissons à l'aide d'appâts : « Le héron vert utilise parfois divers leurres tels que des brindilles qu'il casse, des plumes ou même des insectes vivants qui lui servent d'appâts. L'oiseau attend ensuite qu'un poisson sans méfiance nage tout près pour l'attraper. Le héron vert peut aussi se servir de morceaux de pain comme appâts pour attirer et attraper des poissons. Ce comportement a été décrit en 1958 pour un individu de cette espèce en Floride2. » Jusqu'alors, l'utilisation d'appâts a été observée chez une douzaine d'espèces d'oiseaux3. Un peu plus loin, je mentionnais un cas semblable chez le goéland argenté : « En 2006, un goéland argenté adulte a été observé en train d'appâter des poissons rouges avec des morceaux de pain. Selon les auteurs, il s'agirait du premier cas de pêche à l'appât chez les laridés dans des conditions naturelles4. » J'avais titré ce paragraphe, qui n'était alors qu'une simple formulation de style : "Quand le goéland argenté imite le héron vert" mais en relisant ces passages dernièrement, je me suis demandé si cela ne pouvait pas être réellement le cas. C'est alors que, de façon plus générale, je me suis posé la question de savoir si diverses espèces apprenaient effectivement à reproduire des comportements en observant ceux d'autres espèces en milieu naturel.

Retour dans les années 1920

En fait, ce type d'apprentissage d'un comportement entre espèces s'est peut-être déjà produit en milieu urbain. En 1921, des habitants du village de Swaythling, près de Southampton, en Angleterre, constataient que la capsule des bouteilles de lait qui leur étaient livrées sur le pas de leur porte était déchirée. La couche de crème à la surface et une partie du lait avait disparu. Après enquête, on découvrit les coupables : deux espèces d'oiseaux étaient en cause, des mésanges charbonnières et des mésanges bleues. Ces passereaux pouvaient aisément percer et déchirer la pellicule des bouteilles pour ensuite ingérer une partie de leur contenu. En l'espace de vingt ans, ce comportement s'est répandu en Angleterre de même que dans une partie du pays de Galles, de l'Écosse et de l'Irlande5. La question est la suivante : se pourrait-il que des individus de l'une des deux espèces de mésanges aient appris ce comportement en l'observant chez des individus de l'autre espèce? On serait tenté de le penser toutefois une étude publiée en 1984 et réalisée par deux chercheurs canadiens, David Sherry et Bennett Galef, nous incite à la prudence. Leur article s'intitule "Un exemple de transmission culturelle en l'absence d'imitation : l'ouverture des bouteilles de lait par des oiseaux". Sherry et Galef ont mené leur étude en observant des mésanges à tête noire et ont constaté que le quart d'entre elles ouvraient spontanément les capsules lorsqu'elles étaient mises en présence de bouteilles de lait. En poursuivant leur recherche avec les trois autres quarts de leurs sujets d'étude, ils ont constaté que ces individus pouvaient apprendre rapidement à déchirer les capsules pour s'alimenter s'ils avaient la possibilité d'observer un de leurs congénères réaliser ce comportement mais les auteurs ont aussi observé un autre phénomène : ces mêmes oiseaux pouvaient aussi adopter ce comportement s'ils étaient simplement mis en présence d'une bouteille de lait déjà ouverte par un autre oiseau du groupe étudié et cette dernière modalité d'acquisition de ce comportement est tout aussi rapide et efficace que celle impliquant l'observation d'un congénère6. Dès lors, une autre question se pose : serait-il possible que des mésanges charbonnières aient acquis ce même comportement par le biais de cette deuxième modalité en ayant observé des bouteilles de lait déjà ouvertes mais qui l'étaient par des mésanges bleues et inversement selon les secteurs et quartiers des villes du Royaume-Uni? Si tel est le cas, nous aurions un exemple de transmission interspécifique d'un comportement qui s'est réalisée indirectement, sans avoir eu à imiter un autre individu. En fait, l'étude de Sherry et Galef donne à penser que les deux modalités de transmission de ce comportement impliquant ces deux espèces ont très bien pu avoir eu lieu à divers moments, à partir des années 1920.

Imitations chez les oiseaux

On connaît au moins un type de comportements chez certaines espèces imitées par d'autres espèces : celui du chant chez les oiseaux. Le moqueur polyglotte (Mimus polyglottos) est l'une des espèces les plus intéressantes à étudier pour ses capacités d'imitateur. Cet oiseau a la capacité d’imiter le chant de dizaines d’espèces nord-américaines comme le geai bleu, le merle d’Amérique et le cardinal rouge. Des ornithologues de l’Université Cornell ont pu enregistrer un individu imiter 30 espèces. Un autre moqueur de Caroline du Sud a imité 32 espèces en seulement 10 minutes7. Encore plus intéressante, une étude montre que le moqueur polyglotte enchaîne, dans sa prestation, le passage d'un chant à un autre en réalisant du morphing8. Le morphing (ou morphose), qui s'applique ici dans le domaine sonore plutôt que visuel, s'observe chez plusieurs espèces : par exemple, les mésanges à tête noire sont connues pour transposer la hauteur de leur chant (Horn et al., 1992 ; Gammon et Baker, 2004) ; les moineaux des champs accélèrent leurs syllabes (semblable au mode de morphing « squeeze », (Nelson et Croner, 1991), et les troglodytes des canyons ralentissent leurs syllabes (comme dans le mode de morphing « stretch », (Benedict et al., 2013 ). Ce qui distingue les capacités du moqueur polyglotte se trouve dans le fait qu'il réalise ce phénomène en liant entre eux les chants des différentes espèces qu'il imite.

Dans cette étude8, les vocalisations de cinq individus ont été testées. Les chercheurs ont pu constater que leurs chants comportaient quatre éléments principaux permettant aux individus de réaliser une transition graduelle d'un chant d'une espèce à celui d'une autre :

  • Le changement de timbre   
  • La variation de hauteur des notes   
  • Le ralentissement du rythme   
  • L'accélération du rythme

Selon les auteurs de l'étude, leurs sujets ne se contentent pas d'utiliser ces éléments séparément, ils les combinent parfois aussi s'offrant du même coup une gamme de possibilités plus diversifiée pour ce type de transition. Ces résultats sont intéressants à plus d'un titre. Non seulement ils offrent un exemple qu'un type de comportements de plusieurs espèces peut être imité par une autre mais ils montrent, de plus, que ceux-ci peuvent être modulés voire enrichis. Dès lors, si des actions imitées peuvent être modifiées, c'est donc le signe que des comportements du règne animal peuvent évoluer en étant adoptés par d'autres espèces.

Où rechercher ce phénomène de transmission interspécifique par imitation?

Quels seraient les milieux et le type de comportements les plus propices à l'observation d'une telle transmission interspécifique? Toutes les espèces animales devant se nourrir, on peut supposer que les comportements alimentaires font partie de l'une des catégories les plus propices de ceux à être transmis à une autre espèce par l'imitation.

    Conditions souhaitées : 

    - Comportements à imiter qui se manifestent fréquemment. 

    - Écosystème suffisamment dégagé pour faciliter l'observation de l'espèce à imiter.

    - Gain suffisamment attrayant sur le plan nutritionnel pour inciter une espèce à reproduire le comportement en question.     

    - Nourriture suffisamment abondante s'il s'agit d'un comportement alimentaire.

Ces conditions seront plus aisément réunies pour des espèces sympatriques qui vivent donc sur le même territoire et dont les individus se rencontrent fréquemment. C'est le cas par exemple pour les rolliers (Coracias garrulus) et les crécerelles (Falco tinnunculus) qui utilisent les mêmes nichoirs et exploitent des ressources alimentaires similaires9

Nous savons que certaines espèces utilisent des informations à leur avantage dont les signaux proviennent d'individus qui ne sont pas leurs congénères. C'est le cas, entre autres, pour la localisation de sources de nourriture10. L'obtention de nourriture n'est cependant pas le seul avantage que les chercheurs observent dans ce phénomène de l'utilisation de signaux entre espèces. Ceux-ci peuvent alerter deux espèces d'un danger à la vue d'un prédateur quand il est repéré par un membre de l'une des deux communautés. C'est le cas de deux espèces de cercopithèques de la forêt du parc national de Taï, en Côte d'Ivoire, le cercopithèque diane et la mone de Campbell. Ces deux espèces s'associent fréquemment en groupes mixtes. Bien que chacune d'elles possède leurs propres cris d'alarme pour signaler de façon distincte la présence d'un léopard ou d'un aigle couronné, deux de leurs principaux prédateurs, l'une et l'autre savent interpréter les cris d'alarme de l'espèce associée et y réagissent en conséquence11. En dépit du fait que ces observations aient été réalisées en milieu forestier, moins propice à l'observation des autres membres, ce type de relation interspécifique qui avantage fortement les deux communautés est susceptible de renforcer leur cohésion et éventuellement de donner lieu à un phénomène de transmission culturelle par imitation d'un groupe à l'autre si la cohabitation se maintient dans une forte proximité.

Conclusion

Ces quelques travaux nous indiquent que les comportements transmis sur un mode interspécifique peuvent être interprétés selon une vision élargie. En un sens plus large, on pourrait parler, dans le cas de l'étude citée pour les cercopithèques, d'une transmission d'un comportement de fuite adapté aux cris d'alarme d'une autre espèce que la leur. De fait, ces singes ne font pas que fuir lorsqu'ils entendent ces cris, leurs comportements de fuite diffèrent selon que les cris signalent un aigle ou un léopard. Dans ce dernier cas, le danger venant du sol, ils se réfugieront dans les arbres alors qu'ils feront l'inverse si le cri signale la présence d'un aigle. Cette distinction du contenu sémantique des signaux émis nécessite un apprentissage. L'autre point sur lequel il me semble utile d'insister concerne la possibilité que des activités d'une espèce animale puissent être adoptées par une autre simplement par l'observation d'artefacts sans passer par l'observation des actions à réaliser. Ce mode de transmission a pour conséquence éventuelle une plus grande variabilité dans les gestes pour aboutir au but désiré et donc constituer un facteur non négligeable d'évolution sur le plan comportemental.

Remerciements

Mes remerciements à Mme Julie Morand-Ferron, professeure agrégée et titulaire de la chaire de recherche universitaire en écologie cognitive du département de biologie de l'Université d'Ottawa, pour m'avoir transmis une étude ayant servi à la rédaction de cet article.